Gaza. « On assume aujourd’hui qu’il y ait des morts à petit feu », Jean-François Corty

Jean-François Corty détaille les interventions de Médecins du monde à Gaza et dans d’autres régions touchées par les conflits et les inégalités sanitaires. © Thomas SAMSON / AFP
Gaza. Le président de la branche française de Médecins du monde dénonce l’interdiction d’action de l’ONG à Gaza et alerte sur un monde où crises humanitaires, précarité et insécurité sanitaire s’aggravent, sur fond de recul démocratique et de montée des politiques illibérales.
LCA: Alors que 22 organisations humanitaires ont progressivement été bannies depuis le 7-Octobre, Médecins du monde fait partie des 37 ONG supplémentaires interdites d’activité dans la bande de Gaza à partir du mois de mars. Les autorités israéliennes affirment que les identités de vos collaborateurs n’ont pas été dévoilées, ce qu’elles réclament. Avez-vous des contacts avec l’exécutif israélien ?
Jean-François Corty : Nous avons reçu un courrier des autorités israéliennes indiquant que nous allions être expulsés parce que nous ne fournissions pas les listes de notre personnel à Gaza. Nous n’avons pas à donner les listes de nos équipes à une force occupante, cela ne correspond pas au cadre du droit international. Aussi, dans la mesure où plus de 400 humanitaires ont été tués (dont un médecin de Médecins sans frontières (MSF), Maysara Rayyes, le 5 novembre 2023), qu’il y a aussi des milliers de soignants emprisonnés, torturés, tués, nous sommes en droit d’avoir des doutes sur la question de la sécurité de nos personnels dans ce contexte.
Après, nous savons pertinemment que ce n’est qu’un prétexte pour, de toute façon, nous expulser de la bande de Gaza. Dans tous les cas, ils auraient trouvé d’autres éléments pour le faire. Par exemple, ils avancent des éléments supplémentaires selon lesquels des personnels de Médecins sans frontières seraient membres du Hamas.
L’enjeu est une dynamique de « silenciation ». Dans un contexte où il n’y a toujours pas de journalistes internationaux autorisés à entrer, ils sont en train d’expulser les ONG, qui font à la fois de l’action de terrain, mais qui sont aussi capables de dénoncer le non-respect du droit international, toutes les entraves à l’aide, toute la dynamique d’anéantissement qui a lieu depuis trois ans à Gaza.
Dans le même temps, ils laissent entrer des organisations qui, pour la plupart, sont alignées sur le discours néocolonial de Trump, avec sa « riviera » en bout de chaîne. L’idée est d’arriver à un contexte où les Palestiniens qui voudront rester, resteront sans défendre une cause territoriale, politique ou autre. Ils seront dépolitisés, ils seront les travailleurs qui iront bosser dans les hôtels de la « riviera » de Trump et compagnie, mais qui se tairont, si je peux me permettre. Les autres partiront ou mourront. C’est une logique coloniale absolue où l’ultralibéralisme a pris le dessus.
Quelles sont les conséquences du bannissement de ces 37 organisations humanitaires supplémentaires ?
Un million de Palestiniens sont en situation d’insécurité nutritionnelle. Des centaines de milliers de personnes vivent sous des bâches en plastique. Les projections avertissent que 100 000 enfants seront malnutris au mois d’avril. Avec les 36 autres organisations concernées, nous assurons 40 % de ce qu’il reste du système de santé à la bande de Gaza.
Nous sommes encore très actifs : nous disposons de six cliniques, nous effectuons des milliers de consultations de médecine générale par semaine. Nous avons des centres de prise en charge d’enfants malnutris, nous travaillons sur la question du suivi des grossesses et des droits sexuels et reproductifs, ainsi que sur la santé mentale.
Avec notre départ, celui de MSF notamment et d’autres, des centaines de milliers de consultations de médecine générale et des dizaines de milliers de chirurgies vont s’arrêter. Cela va accentuer les conditions de vie déplorables des personnes et cela ne sera pas compensé par les quelques organisations censées entrer. Donc, on assume aujourd’hui qu’il y ait des morts à petit feu.
Vingt mille personnes sont blessées, malades, et mériteraient d’être évacuées vers des hôpitaux fonctionnels à Gaza, mais on n’arrive pas à le faire. La France ne prend pas sa part alors qu’elle pourrait en prendre davantage, au regard de ce que font même l’Italie et d’autres pays.
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D’une manière générale, l’univers de l’aide humanitaire est attaqué. Dans le même temps, les conflits ont rarement été aussi nombreux, conjugués avec les effets du réchauffement climatique. Comment faire face à ces défis ?
La baisse violente des financements liée à la fermeture de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid) a été décidée par M. Trump l’année dernière. Elle est corroborée par des baisses massives de l’aide publique au développement des pays du Nord, sachant que 90 % du financement de l’écosystème humanitaire est assuré par une vingtaine de pays de l’hémisphère Nord.
Non seulement les besoins sont un peu plus importants, mais les financements se réduisent comme peau de chagrin. Ces baisses de financement se font en lien avec une vision idéologique assumée de populistes – on va dire illibéraux – du Nord, tels Trump et Meloni. Elles affectent aussi le monde de la recherche et de la lutte contre le péril climatique en Europe.
La brutalité de la fin de l’Usaid engendre des milliers de morts : des femmes n’ont plus accès à l’assistance à la grossesse, des patients n’ont plus accès à des traitements ou à la prévention du VIH. Les projections de l’agence Onusida parlent de plusieurs millions de contaminations dans les années qui viennent, du fait de la fermeture brutale de ces aides, car elles n’ont pas pu être anticipées pour trouver des alternatives.
Tout cela se fait sous l’impulsion d’un populisme d’extrême droite. La nouveauté est que des organisations comme les Nations unies, des ONG comme Médecins du monde ou Médecins sans frontières – qui font à la fois de l’action et du plaidoyer, qui défendent les droits fondamentaux, le droit à l’accès aux soins, le droit à la culture, à l’éducation, le droit de vivre dans un environnement sain – sont confrontées aujourd’hui à des acteurs anti-droits qui veulent amener nos régimes démocratiques vers des régimes illibéraux.
L’offensive autour de la baisse des financements est une crise politique, une offensive politique beaucoup plus large où nous avons face à nous des gouvernements, y compris dans nos démocraties, qui sont radicaux et qui considèrent qu’il faut arrêter de financer le droit à l’avortement, les programmes de soutien des minorités LGBTQIA+, des migrants, les programmes sur les questions écologiques.
Ils remettent en question le multilatéralisme, l’ONU, les droits fondamentaux autour de la question des droits des femmes, ils sortent de l’Organisation mondiale de la santé.
Etes-vous concernés par ces baisses massives de financement ?
Beaucoup d’ONG sont financées à 100 % par des bailleurs institutionnels. Du fait de la baisse des financements, elles sont en difficulté, certaines font des plans sociaux.
Nous ne sommes pas dans cette configuration. Alors que Médecins sans frontières a quasiment 100 % de fonds privés issus de la générosité publique, nous sommes à 50 % de fonds propres et 50 % de fonds institutionnels. Notre budget est de 150 millions d’euros par an et il est tout à fait stable : on tient la barre.
Notre modèle économique tient car, parmi nos bailleurs institutionnels, aucun ne pèse plus de 10 %. Si bien que, quand l’un d’entre eux nous menace d’arrêter ou n’est pas d’accord avec nos prises de parole, cela ne nous perturbe pas trop.
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Les régimes populistes dont vous parlez, en Europe comme aux Etats-Unis, attirent beaucoup d’électeurs sur la question des migrants. Y a-t-il selon vous un vrai phénomène de migration massive ?
Ce sont des fantasmes, il n’y a pas de vague massive. Même s’il y a des migrations qui se font du Sud vers le Nord, la grande majorité des migrations se font entre pays du Sud. Donc, si on parle du point de vue européen, nous ne sommes pas dans une vague migratoire de submersion.
Il y a beaucoup d’instrumentalisation autour de la question migratoire, on le voit bien. Les partis d’extrême droite, parce que c’est leur sujet, instrumentalisent la question des inégalités pour monter les précaires les uns contre les autres, alors même que, si on parle de la France aujourd’hui, la précarité touche de plus en plus de Français : 15 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Ce n’est pas à cause des migrants, c’est dû à une politique ultralibérale qui entraîne une casse sociale, qui altère également la question de l’accès aux soins des Français précaires.
Nous travaillons dans une trentaine de pays (la branche française de Médecins du monde), mais nous sommes aussi opérationnels en France. De plus en plus de Français ont du mal à se soigner, ils retardent leurs soins. Les personnes âgées, les étudiants n’ont pas forcément de mutuelle. Et dans le débat public, on attaque la Sécurité sociale en expliquant qu’il va falloir revenir sur les mesures d’affection de longue durée, sur les franchises, que le prix des mutuelles va augmenter. Le reste à charge que les gens doivent payer est de plus en plus important.
Et pourquoi je dis ça ? Parce que tout cela est mis de côté pour mettre en avant un discours autour de la migration, où le problème serait que les migrants viennent bénéficier de nos droits sociaux dans des dynamiques de vagues de submersion incroyables.
Vous avez des programmes concernant toutes les zones de conflit – Afghanistan, Yémen, Syrie, Nigeria, etc. –, mais vous êtes également au Cambodge, par exemple, pour venir en aide aux populations rurales. Comment faites-vous vos choix ?
Ce qui nous distingue de pas mal d’ONG, c’est que nous sommes avant tout une organisation militante. Sur la base de nos opérations, des services rendus aux populations que nous accompagnons sur diverses problématiques, nous sommes aussi en situation de parler de la réalité de ce que l’on voit, des insuffisances des politiques publiques en matière de lutte contre les inégalités, de dénoncer le non-respect du droit international humanitaire dans différents contextes.
Les zones de guerre, c’est important, mais nous sommes très impliqués sur les questions de santé environnementale, que ce soit en France ou à l’international, autour des inégalités sanitaires, sociales et environnementales. Nous portons une attention particulière aux populations exposées à des lieux de vie insalubres, les bidonvilles, tout ce qui est en lien avec le saturnisme, etc.
Nous développons des programmes aux Philippines, au Népal, à destination des travailleurs précaires exposés aux pesticides. Egalement pour les maraîchers à Kinshasa, à Bordeaux pour les travailleurs viticoles. Nous sommes en train d’ouvrir un projet à Montpellier pour les ouvriers agricoles précaires. La question de la santé environnementale est quelque chose que nous portons fortement. Les questions d’inégalités et d’injustices environnementales ne sont pas évidentes à faire entrer dans le champ de l’action humanitaire en tant que tel, mais elles nous rendent légitimes dans l’action pour améliorer l’accès aux soins et mener du plaidoyer.
Sur la question de la réduction des risques, nous travaillons aussi dans des pays de l’ex-Union soviétique où il y a de fortes incidences, notamment de tuberculose, mais aussi d’hépatite en lien avec les usages de drogues. En Afrique, je pense à la Côte d’Ivoire, nous sommes en lien avec des communautés d’usagers de drogues pour les aider à limiter les contaminations. En France, nous avons été impliqués dans l’ouverture des Haltes soins addictions, qu’on appelle vulgairement les salles de consommation à moindre risque (deux salles ont été créées à Paris et Strasbourg, à titre expérimental).
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Par ces actions, que défendez-vous ?
Nous défendons une certaine idée de la démocratie sanitaire, un Etat social fort avec des moyens dans tous les services publics, ce qui est mis en tension aujourd’hui. Nous défendons aussi une certaine idée de l’éthique médicale où il n’y a pas de bons et de mauvais malades et où il ne faudrait pas laisser mourir les sans-papiers parce qu’ils sont sans-papiers.
Ce qui nous pousse à être plus inquiets sur la question de l’extrême droite, c’est que, potentiellement, s’ils arrivent au pouvoir, il y aura une accélération de cette approche ultralibérale qui sera associée à une accélération d’une dimension illibérale. C’est aujourd’hui moins flagrant, même si on constate déjà des attaques contre les associations, les journalistes, les libertés individuelles.
