Julie Kretzschmar : « La Saison Méditerranée parle de nous »

 Julie Kretzschmar : « La Saison Méditerranée parle de nous »

crédit photo : Yassir Guelzim

A l’occasion du premier Arabesques Music Forum à Montpellier soutenu par la Saison Méditerranée, Julie Kretzschmar, commissaire générale de la Saison Méditerranée de l’Institut français, revient sur les ambitions de cette programmation. Sociétés civiles, coopération culturelle, mobilité des artistes, Palestine,…Elle défend une Méditerranée faite de récits pluriels et de liens durables.

En bref

  • Julie Kretzschmar défend une Saison Méditerranée constituée de « récits au pluriel » plutôt qu’un récit unique.
  • La programmation s’adresse notamment aux sociétés civiles et accorde une attention particulière aux nouvelles générations.
  • L’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte et le Liban sont les cinq pays prioritaires cités dans l’entretien.
  • La coopération culturelle constitue l’un des principes structurants de la Saison Méditerranée.

On décrit souvent la Méditerranée comme un espace commun. Pourtant, elle est aujourd’hui traversée par les guerres, les fractures économiques et les tensions migratoires. Quel récit avez-vous voulu construire à travers cette Saison Méditerranée ?

Julie Kretzschmar : Je n’ai pas voulu construire un récit mais des récits au pluriel. La saison doit être une sphère critique, réflexive et de mise en dialogue de l’ensemble de ces récits. Nous portons une attention aux nouvelles générations et aux façons d’incarner des formats. Initiée par le président de la République, cette saison était l’occasion de s’adresser aux sociétés civiles.  En effet, le but est d’être à l’écoute de ce qui traverse les populations de ces pays traversés par des guerres ou des situations abominables. Cela nous permet aussi d’interroger et de donner une place à cette complexité.

Il y a plusieurs axes pour vos thèmes comme l’utopie ou les identités plurielles. Le choix vient-il justement de cette attention portée aux sociétés civiles ?

Julie Kretzschmar : Ma carrière professionnelle est très liée à ces zones géographiques. J’y suis attachée tout en me demandant comment on peut travailler et comprendre  ce qui est prégnant en termes de thématiques de travail pour les artistes et les mouvements citoyens.

Par exemple, pour la scène libanaise, la question des archives est une source de travail très forte, et ce depuis très longtemps. Elle se déplie sous les formats et les revisite. C’est aussi une nécessité dans des pays où la question du récit national est évidemment complexe.

Je me suis attachée aussi à ne pas positionner la France comme celle qui regarderait ces récits-là. Elle devait interroger la façon dont nous sommes capables de les accueillir et de les entendre.

Arabesques Music Forum
crédit photo : Luc Jennepin

On comptait près de 500 évenements pour la Saison Méditerranée. Pourquoi ces événements ont-ils lieu majoritairement en France ? Était-il possible d’organiser davantage de manifestations sur les deux rives ?

Julie Kretzschmar : L’exercice était de construire une saison en France mais nous avions aussi l’envie de raconter les pays prioritaires comme le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, le Liban et l’Egypte. Cette saison Méditerranée parle de nous. Une grande partie des Français sont liés familialement, culturellement, historiquement à ces pays.

J’ai construit la saison pour proposer un projet de coopération culturelle aux opérateurs malgré les difficultés que l’on connait, les mobilités ou les guerres. On a essayé de trouver des gens et des structures qui avaient de l’expérience mais aussi celles qui n’en avaient pas et qui portairent un message.

Nous ne voulions pas faire de la diffusion internationale mais plutôt une saison de coopération. Il y a eu des temps de résidence, de fabrication dans les pays de la rive sud. Au mois d’octobre, on aura cinq temps dans les pays concernés dans le réseau culturel de l’institut francais mais aussi dans les écosystèmes culturels locaux. Par exemple, en Égypte, on a des projets qui sont portés avec un festival international dirigé par Ahmed El Attar, avec qui je collabore depuis quasiment 20 ans. Nous avons mis en place un moment sur la scène arabe contemporaine dans le cadre de la saison.

À Beyrouth, on s’est focalisé sur le livre avec Beyrouth Livre et avec le salon du livre relancé par le ministre Ghassan Salamé. En Tunisie, ce sont plutôt les arts visuels qu’on a mis en avant. En Algérie, il y a une tournée d’un spectacle qui s’appelle « Colonisation » de Salim Djaferi. Nous accompagnons aussi son deuxième spectacle, « Bâtir », au Festival d’Avignon.

Chacun de ces temps raconte finalement aussi un état de nos relations bilatérales avec ces pays. Les situations diffèrent aussi. Travailler en ce moment sur un temps fort, dans le cadre de la Saison Méditerranée, ne se construit pas de la même manière au Liban qu’en Algérie.

Quelle a été la principale difficulté ? La circulation des artistes, les financements, la recherche d’institutions culturelles ?

Julie Kretzschmar : Nous avons a mis en place une procédure dédiée aux grands événements. Nous avons proposé à tous les opérateurs de faire remonter les demandes de visas. Pour le moment, nous n’avons eu aucune difficulté. Il était important que la Saison soit un levier de mobilité des artistes et des scènes artistiques des pays concernés.

Avec la guerre à Gaza et la question palestinienne, comment programmer une saison consacrée à la Méditerranée ? Et comment faire venir des artistes de Palestine ?

Julie Kretzschmar : Pour moi, ça n’a pas été une difficulté, ça a été une opportunité. Nous avons eu une chance inouïe d’avoir cet outil d’une commande institutionnelle qui permette d’aborder ces sujets et de leur donner de la place.

Ce n’est pas un pays prioritaire de la saison en tant que tel mais la question palestinienne traverse quand même ces pays-là, ces sociétés civiles. Les structures françaises ont été très demandeuses d’accompagner et d’inviter ces scènes. Elles savent aussi à qui elles s’adressent, à qui elles veulent s’adresser, etc. Les villes de Montpellier, Marseille ou Bordeaux ont accueilli par exemple « le phare de Sharif » qu’on a inauguré à Marseille le 16 mai, le lendemain de l’ouverture.

J’ai été attentive que la saison soit en dialogue avec des collectivités publiques et portent des narratifs différents et d’être très à l’écoute d’opérateurs qui peuvent être en difficulté sur ces sujets. Cela raconte aussi quelque chose dans une France où la question du racisme est très présente. La question du commun est actuellement instrumentalisée. Actuellement, il y a un narratif méditerranéen qu’on entend plus et que médiatiquement, on n’a plus envie d’entendre.

C’est aussi avoir un autre narratif, finalement, un narratif méditerranéen qu’on n’entend plus. On ne l’entend plus parce que, médiatiquement, on n’a pas envie de l’entendre. Pourtant l’oeuvre de Mohamed Bourissa a traverser Paris de Gennevilliers à l’Institut du Monde Arabe puis au Grand Palais. Nous n’avons vu aucun signe d’animosité mais cette France-là on n’en parle pas. Elle est pourtant très dynamique, joyeuse et vive.

La Saison Méditerranée doit s’achever le 31 octobre. Qu’aimeriez-vous qu’il en reste : des coopérations durables, des œuvres communes, une émulation entre artistes ?

Julie Kretzschmar : Le principe de la saison était de la dédier à des projets de coopération. Pour réussir ce type de relation, il faut le construire dans le temps. Il fallait mettre en contact des écosystèmes ensemble. Je suis convaincue que celles qui ont été initiées fabriquent des envie et des désirs de les poursuivre. Je souhaitais témoigner aussi que, sur ce sujet, l’identité méditerranéenne de la France concerne tous les territoires.

FAQ

Qu’est-ce que la Saison Méditerranée ?

Julie Kretzschmar la présente comme une saison fondée sur des récits au pluriel, le dialogue avec les sociétés civiles et la coopération entre différents écosystèmes culturels.

Quels sont les pays prioritaires de la Saison Méditerranée ?

Julie Kretzschmar cite cinq pays : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte et le Liban.

Combien d’événements compte la Saison Méditerranée ?

Julie Kretzschmar indique que la Saison Méditerranée compte 500 événements.

Yassir Guelzim

Yassir GUELZIM

Journaliste, auteur et réalisateur, Yassir Guelzim évolue depuis plus de vingt-cinq ans entre presse écrite, radio, télévision et documentaire. La constante de son parcours : décrypter les dynamiques politiques, les sociétés en mouvement et les fractures du monde contemporain.Collaborateur du courrier de l'atlas depuis 2017, il a également travaillé en tant que journaliste à LCI pendant près de quinze ans mais aussi France 3, RMC Moyen-Orient–RFI, France Inter et France Culture, couvrant notamment les élections marocaines de 2002 et de nombreux enjeux liés au monde arabe et à l’espace méditerranéen.Son travail s’est progressivement étendu à l’écriture et à la réalisation documentaire. Co-auteur et co-réalisateur de L’Archipel des Français Libres (France 5, 2021), il explore les mémoires maritimes et les trajectoires méconnues de l’histoire française. L’ouvrage tiré du film reçoit une mention du jury du Prix Étienne Taillemite en 2023. En 2024, il signe également La Prohibition Américaine, une aubaine française, diffusé sur France 5 dont un ouvrage aux éditions Mon Autre France sortira en octobre 2026.Fondateur de la société Mediterranean Press TV News Production, qu’il dirige pendant dix ans, il produit des reportages et documentaires diffusés sur Arte, France 24, Al Jazeera ou Sky News Arabic.Diplômé du département de Sciences Politiques de Paris La Sorbonne et de l'Université de sciences économiques de Montpellier I, Yassir Guelzim conjugue regard analytique, rapport économique et exigence narrative. Spécialisé sur l'économie, il peut aussi traiter de questions politiques, géopolitiques ou sociétales. Ses articles et interviews interrogent les rapports de pouvoir, les identités politiques et les mutations géopolitiques, avec une attention particulière portée sur le Maroc, l'Afrique, le Proche-Orient et les sociétés méditerranéennes.