Adil Jazouli : “J’ai voulu évoquer les secousses intimes provoquées par les attentats”

 Adil Jazouli : “J’ai voulu évoquer les secousses intimes provoquées par les attentats”

crédit photo : la boite à Pandore


Fondateur en 1991 de Banlieuscopies, programme d’observation et d’évaluation des politiques publiques dans les quartiers populaires, ce sociologue est aujourd’hui chercheur associé à la Maison des sciences de l’homme et au Cevipof/ Sciences Po. Il publie son premier roman.


Pourquoi avez-vous choisi la fiction pour aborder un sujet aussi sensible que les attentats qui ont endeuillé le France en 2015 ?


C’est d’abord un livre pour évoquer les ondes de choc que ces attentats ont provoquées. J’ai été touché, bouleversé, comme beaucoup de gens. Il se trouve que dans l’attentat de Charlie, j’ai perdu des amis. Il fallait que j’en parle, mais je n’avais ni l’envie ni la capacité d’écrire un livre académique. Je n’avais pas la distance nécessaire. Il faut un minimum de recul pour analyser les choses, ce qui n’était pas mon cas. En même temps, comme beaucoup de sociologues, il traînait dans ma tête depuis des années le désir d’écrire une fiction.


 


Vos collègues sont peu nombreux à s’être essayés à l’exercice…


Vous savez, quand on est sociologue, on recueille beaucoup de témoignages, dont on utilise qu’une infime partie. A chaque fois, je me disais : “Peut-être que je vais m’inspirer de l’histoire d’un tel ou de telle autre pour écrire une fiction…”, puis je ne le faisais pas. Ce roman, c’est aussi une ­manière de raconter la vie des gens, mais autrement. Après les événements de 2015, j’ai entendu et vu des choses autour de moi qu’il était inimaginable de transcrire en l’état. Des personnes tenaient des ­discours étonnants. Il y a eu une crispation autour d’une communauté. J’ai senti les peurs. En moins d’un an, on a vécu deux attentats importants qui ont secoué la France plus qu’on ne croit. Collectivement, le pays est peut-être fort, mais ­j’observais chez les individus et certains groupes ­sociaux des lignes de fractures. Au final, je me suis dit qu’il fallait que j’invente des histoires, des personnages et des dialogues pour évoquer les secousses intimes qu’ont provoquées ces attentats. Evidemment, si on aborde l’intimité, on parle d’histoire d’amour. C’est là que les choses se révèlent, à la fois dans toute leur beauté et leur dureté.


 


Justement, le narrateur ne fait-il pas preuve de lâcheté en écrivant des lettres de rupture à chacune des femmes qui ont compté dans sa vie ? C’est typiquement masculin, non ?


Je ne sais pas si c’est typiquement masculin (rires). C’est peut-être un reste de ma formation de sociologue. L’utilisation de la lettre permet d’avoir du recul, malgré tout. C’est aussi un fil narratif. Comme dans les tragédies grecques, il y a un prologue et un épilogue. Comme je n’avais jamais écrit de fiction, je ne voyais pas comment attaquer. La lettre me permettait d’amorcer mon roman, d’avoir un petit paravent. Après, on est bien dans l’histoire ou plutôt les histoires. Car il ne s’agit pas d’une narration linéaire. Je convoque beaucoup de personnages, de parcours de vie.


 


Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?


J’ai mis deux ans et demi à écrire ce roman. Après ma thèse, c’est le livre qui m’a demandé le plus de temps. Généralement, ils me prennent un an. Là, il fallait inventer des personnages, des situations, des histoires… Pour la première version, j’ai travaillé huit mois d’affilée, le soir, le week-end et pendant mes vacances, car j’ai un travail par ailleurs. J’ai écrit environ 490 pages. C’était la matière première qu’il fallait remodeler, couper, etc. Ce que vous avez entre les mains, c’est la onzième version. J’ai la chance d’avoir une éditrice formidable, avec qui les échanges étaient faciles. J’ai réduit le texte, retravaillé les histoires. Je parle, par exemple, beaucoup de la guerre du Liban, mais il ne fallait pas que cela accapare toute la narration. Je pense que de nombreux romanciers font la même chose : ils écrivent beaucoup, retaillent un peu. Il y a des passages de mon livre que l’on peut assimiler à une analyse sociologique.


 


En effet, c’est par moments assez pédagogique…


J’explique aux lecteurs pourquoi Marie, Meriem, Myriam et Gabriel réagissent de cette façon. Pourquoi leurs réactions ­varient avec les attentats. Forcément, leur origine et leur histoire personnelle éclairent les lecteurs.


 


Les prénoms de vos trois personnages féminins représentent symboliquement les trois religions monothéistes. J’imagine que ce n’est pas un hasard…


Elles sont en effet croyantes : la première est chrétienne, la deuxième musulmane, la troisième juive. Gabriel, c’est plutôt un clin d’œil, puisque lui n’est pas croyant. Oui, il y a une symbolique autour des noms : on est au Moyen-Orient, on est dans le monde arabo-musulman. Le personnage masculin, Gabriel Djibril, porte lui aussi un nom chargé d’histoire. D’ailleurs, Djibril s’est imposé tout seul. C’est une grande famille palestinienne. Si vous allez au Liban ou en Palestine, vous rencontrerez forcément un Djibril à peu près toutes les deux heures…


 


Et Djibril est la traduction en arabe de Gabriel…


Oui, je me suis fait plaisir. Les lecteurs ne sont pas ­insensibles à ces ­petits clins d’œil. J’ai eu quelques retours amusés. Par exemple, Marie est née à Lorient. A l’oral, on peut entendre l’Orient. 


 



MARIE, MERIEM, MYRIAM d’Adil Jazouli, éd. La Boîte à Pandore, 328 p., 21 €.

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