Amine M’Raihi : “Mon rapport avec l’oud est passionnel”

 Amine M’Raihi : “Mon rapport avec l’oud est passionnel”

Crédit photo : Frédérick Gille


MAGAZINE NOVEMBRE 2017


Le prodige du oud tunisien Amine M’raihi forme un duo singulier et virtuose avec son frère Hamza, au qanûn. Il nous présente leur dernier album, une pépite qui traverse les territoires du jazz occidental, du flamenco, du rock, du dastgah perse et des rythmes de l’Inde.


“Fertile Paradoxes”, votre dernier album, a maturé pendant six ans. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?


Nos précédents disques ont été enregistrés dans un rythme effréné, un par an ! Là, c’est vrai, on a pris notre temps. On avait besoin de se focaliser sur d’autres choses. Et puis nous sommes venus vivre en Suisse, on a construit des familles…


 


En quoi ce disque est-il singulier ?


C’est un album de vie, de rencontres qui ont amené la musique, et non l’inverse. Il n’y a plus l’aspect “performance” qui caractérisait nos anciens disques. Le titre, Fertile Paradoxes, se réfère à cette multitude d’identités que l’on porte en nous, et à la façon dont elles rejaillissent dans la musique. Etre père, fils, médecin… ce malaise identitaire, auquel beaucoup de Tunisiens de notre génération sont confrontés, trouve aussi un écho ici. Mais ce tourment crée une ­richesse. On va chercher dans d’autres cultures pour construire une musique avec une patte, une identité, inspirée des autres mais de manière “digérée”, naturelle.


 


Vous jouez en duo depuis l’enfance…


Mon père rêvait de faire de ses fils des musiciens. Les instrumentistes égyptiens des années 1940-1950 étaient nos héros. Nous avons un rapport paradoxal avec notre père, car il est l’initiateur et, sans son dévouement et ses encouragements, nous n’aurions pas atteint ce niveau. Mais il nous a fallu du temps, aussi, pour nous individualiser, nous approprier complètement la musique, et ne plus être dans la ­démonstration de ce qu’on sait faire, qui est une position d’enfant face à son parent. En Orient, faire ses preuves passe souvent par le défi des aïeux. A 13 ans, on se produisait déjà sur des scènes prestigieuses… Avec cet album, on se débarrasse de cette image de jeunes prodiges.


 


Quel est votre lien avec votre instrument, l’oud ?


C’est un rapport passionnel, d’amour-haine constant. Je l’aime tellement, ses sonorités, ses vibrations contre moi… Il me permet de m’exprimer. En même temps, c’est un tel défi pour trouver de nouvelles choses… Alors, on lui en veut, car on pense que c’est un prolongement de soi. Avec mon frère, qui joue du qanûn (une sorte de cythare, ndlr), nous avons toujours cherché à innover. Ce qui caractérise la musique arabe traditionnelle, c’est la quête d’extase et non la diversité des émotions. On a ­essayé de sortir de ça, et c’est difficile car ces instruments n’ont quasiment pas ­changé depuis des siècles. Parfois aussi, la musique, l’émotion dépassent l’oud, qui est juste un luth. Ce qui change de cette image classique du soliste qui peut tout ­exprimer à travers son instrument.


 


Vous êtes aussi psychiatre. Qu’apporte cette discipline à votre musique ?


Elle aide à rationaliser, à comprendre, pour amener une émotion parfois débordante vers une forme artistique concrète, et ainsi communiquer avec les autres. Sortir de l’extase, du brut, pour quelque chose de plus diversifié, de plus dessiné. Et puis, travailler en groupe n’est pas évident, ce qu’on partage est un peu flottant, méta­physique, et l’émotion tellement subjective… C’est une chance de faire les deux. Mais la musique est tellement plus profonde que la psychiatrie ! 



FERTILE PARADOXES, Amine & Hamza, The Band Beyond Borders, Arc Music 2017.


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Astrid Krivian