Tunisie. Des voix mettent en garde contre le spectre de la guerre civile

 Tunisie. Des voix mettent en garde contre le spectre de la guerre civile

A Béja


Est-il exagéré aujourd’hui de parler du péril d’une guerre civile annoncée en Tunisie ? Assurément pas si l’on en croit des intellectuels aussi crédibles et au fait de la situation du pays que Yadh Ben Achour. (Photo AFP)




 


Le camp démocrate n’était pas seulement rassemblé, au grand complet hier lundi dans un hôtel de Tunis. Le ton qui y prévalait avait ostensiblement changé. C’est désormais celui de l’avertissement presque belliciste.


Il s’agissait essentiellement pour les modernistes tunisiens de dénoncer les agressions subies par les membres du réseau Doustourna, aboutissement sanglant d’une longue série de violences à l’encontre de l’opposition, le tout dans l’indifférence suspecte des autorités. «Mes agresseurs étaient visiblement mandatés pour une mission précise, m’assassiner», a lancé Jawhar Ben Mbarek. La vidéo ci-dessus montre la violence inouïe de son agression.


Le constitutionnaliste Yadh Ben Achour, au propos plutôt mesuré d’ordinaire, n’a pas eu de mots assez durs pour condamner l’inaction du nouveau pouvoir dominé par Ennahdha.


« Le problème n’est pas l’extrémisme. Car si extrémisme il y a et que nous avons un Etat pour nous en protéger, alors il n’y aurait pas de problème », a-t-il déclaré, très applaudi. Avant de poursuivre : « Le combat entre le théocrate et le démocrate est un combat déloyal, un combat à armes inégales. Là où le théocrate ne craint pas le recours à la violence, la mentalité du démocrate ne le lui permet pas, lui qui prône le dialogue et le débat d’idées. »


« Je vous le dis, le danger c’est lorsque l’Etat ne remplit plus son rôle de garant de l’application de la loi : s’il ne protège qu’une partie des citoyens au détriment d’une autre, alors nous allons vers une guerre civile », prévient Ben Achour, et de conclure : « A un moment ou un autre, le démocrate devra réagir. Il ne saurait se suicider. »


Le juriste ne croyait pas si bien dire, au moment où il s’exprimait, à Béja, de jeunes démocrates créaient un « comité de défense contre la violence des salafistes et nahdhaouis », avec pour mission de protéger les événements culturels à l’avenir. « N’hésitez pas à nous solliciter », précisent les jeunes fraîchement organisés dans une vidéo.  


Un autre grand juriste, le doyen Sadok Belaïd, a quant à lui mis l’accent dans son intervention sur les similitudes entre ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie et l’histoire des mouvements fascistes de l’Europe au début du XXème siècle : « Le nouveau pouvoir prend une tournure fasciste pensée et préméditée méthodiquement », a-t-il alerté l’audience, sans cacher sa colère.


 


La TV nationale, enjeu symbolique d’une guerre larvée


Comme pour donner raison au prestigieux panel de l’hôtel Golden Tulip, le jour-même, des échauffourées éclatent aux abords du siège de la TV nationale. Là se tient un sit-in depuis 54 jours. Il se propose « d’assainir les médias ». Très politisé, il s’enlise en affrontements entre employés de la chaîne et sit-inneurs qui se sont rendus coupables d’une ultime provocation, en inscrivant « A vendre » sur les panneaux de la devanture du bâtiment public.


C’est Ameur Laârayedh, chef du bureau politique d’Ennahdha, qui avait, sans doute à dessein, crevé l’abcès en émettant l’idée de vendre la chaîne à des capitaux privés. Il a confirmé hier qu’il s’agissait d’une mesure de rétorsion dirigée contre la rédaction du journal télévisé et de certaines émissions qui « ne veulent pas se soumettre à la volonté du peuple ». Il n’en fallait pas plus pour que ses troupes réagissent à un appel à la haine, un moyen de pression, déguisé en idée de privatisation.


Les médias du secteur public sont donc un enjeu emblématique de la volonté de prise de contrôle de l’appareil et des rouages de l’Etat. « Il s’agit de les faire passer à nouveau au statut de média de propagande soumis au pouvoir », dénonce le Syndicat des journalistes tunisiens : « Même sous Ben Ali nous ne recevions pas des menaces de mort comme c’est le cas aujourd’hui », affirme sa présidente.


Fin mars, le directeur de la rédaction du JT révélait qu’il recevait régulièrement des appels téléphoniques de la part de ministres et membres du gouvernement essayant d’influer sur ses choix éditoriaux et le choix de ses invités.


Sur les réseaux sociaux, les islamistes appellent à une grande manifestation ce vendredi 27 avril devant le siège d’Al-Wataniya TV, alors que le ministère de l’Intérieur annonce vouloir mettre fin au sit-in qui pose désormais un problème de sécurité.


A l’heure où nous écrivons ces lignes, son démantèlement ne se fait pas sans heurts. Des forces de l’ordre anti émeutes sont à la peine pour imposer un cordon de sécurité entre deux groupes représentant deux Tunisies.  


Les masques sont tombés sur la radicalisation d’une bataille voulue par des dignitaires du bureau politique d’Ennahdha. L’ombre de Rached Ghannouchi plane sur certaines décisions. Yadh Ben Achour s’est estimé « trahi » hier, lui qui en marge de la gestion de la transition démocratique, avait reçu des promesses d’une gouvernance pacifiée.


Seif Soudani




 

Seif Soudani