Pandémie et ambiguïté des libertés

 Pandémie et ambiguïté des libertés

Déconfinement au vert au Champ-de-Mars à Paris


En démocratie, les restrictions des libertés sont aussi exceptionnelles que difficiles à supporter par les populations, et notamment celles qui ont une culture de liberté. En cette période de pandémie, les libertés sont entourées d’une certaine ambiguïté.


Nul n’ignore que la liberté est inséparable du choix. Ce n’est pas sans raison que la liberté est essentiellement concevable dans les régimes démocratiques, pluralistes et libres. L’essence même de la liberté réside dans la capacité de choisir ce qu’on voudrait choisir (to choose as you wish to choose), sans coercition, sans despotisme, sans être absorbé dans un système global ; elle réside aussi dans la résistance faite au nom de nos convictions, juste parce qu’il s’agit de nos convictions. Cette liberté de choix s’exerce tant dans le gouvernement politique que dans l’auto-gouvernement de la personne ; selon le mode conceptuel, tant dans la liberté civile que dans la liberté politique (John Locke), tant dans la liberté-autonomie que dans la liberté-participation (Benjamin Constant), tant dans la liberté négative que dans la liberté positive (Isaiah Berlin). Le choix dont il s’agit peut être aussi bien un acte de faire qu’une volonté de ne pas faire. La réserve, l’omission, l’abstention peuvent aussi être des choix libres. On parlera alors du non usage libre, pas d’un non usage forcé et contraint, comme en temps de pandémie.


On peut penser que, dans les pays démocratiques, seules les libertés individuelles sont visées par les mesures d’urgence ou exceptionnelles de restriction prises par les gouvernements pour faire face à la pandémie, et que la liberté politique, elle, est sauve, comme le confirment les élections organisées dans certains pays en période de pandémie, les manifestations, les pétitions contre les restrictions, la tenue des débats des Parlements, même réduits, les campagnes électorales. Mais le tableau est quelque peu obscurci. Les restrictions des libertés individuelles sont un fait : ni aller ni venir, voyages supprimés, vacances interdites, confinement forcé, presse en berne, commerce fermé. Mais la liberté d’expression et d’opinion, liberté individuelle majeure, n’a jamais été restreinte dans les démocraties, malgré la pandémie, ni fondamentalement les libertés politiques.


Au-delà du cadre sanitaire, les épidémies sont, aussi des phénomènes politiques,  appelant des mesures collectives exceptionnelles de la part des gouvernements. Heurtant à la fois les libertés individuelles et les libertés politiques, celles-là plus que celles-ci, il est vrai. Bousculant les ordres établis, ces épidémies soudaines et fatales contraignent le pouvoir exécutif à prendre des mesures d’urgence, des décisions qui peuvent heurter de plein fouet, dans les espaces démocratiques, les libertés individuelles et aussi les libertés politiques, en suspendant les échéances politiques ou en limitant la forme et la profondeur des débats, même si la technologie a réussi à réduire la distance des débatteurs.


Beaucoup de gouvernements se sont entourés de comités consultatifs à caractère sanitaire et éthique, qui n’ont pas seulement pour rôle, comme on le croit, d’éclairer les gouvernements dans la lutte scientifique et sanitaire contre le virus, mais aussi de contribuer à les éclairer sur l’articulation possible ou idéale entre les impératifs de santé publique  et le respect des libertés et des droits humains. Gouvernements et comités consultatifs sanitaires sont supposés coordonner leurs desseins respectifs et explorer ensemble les équilibres qui peuvent s’établir entre les mesures prises au nom de l’intérêt collectif et les libertés individuelles.


Si le besoin de restreindre temporairement certaines libertés est largement reconnu face à la perniciosité du virus, on insiste souvent sur le manque de contrôle des mesures gouvernementales, en particulier par le Parlement et par le juge, surtout que les mesures de confinement et les restrictions ont tendance à se prolonger avec la propagation du virus.  En principe, ce qui rassemble et unit la nation et lui donne une volonté commune dans un pays démocratique, c’est la liberté et les droits. « C’est l’adhésion aux libertés qui fait que nous sommes un corps. Si on porte atteinte aux libertés, le corps se délite. Nous devenons des individus les uns à côté des autres. » (Dominique Rousseau), et on ajoutera même les uns (individus) contre les autres (gouvernants). Le corps social n’est ni une agglomération d’abrutis, ni la réunion d’une masse écrasée, subissant la main de fer du pouvoir. Même en temps de pandémie, un équilibre doit être trouvé entre la santé publique, l’ordre public et les libertés individuelles. Le citoyen est alors en droit de rappeler que le gardien de la liberté individuelle, crise ou pas crise, ce n’est pas en principe le médecin, mais le juge. Bien que ce soit le médecin qui assure aux individus dans une crise sanitaire le droit à la vie, le premier des droits humains, sans lequel les autres droits et libertés individuelles seraient inopérants, voire inexistants.


Ainsi, les gouvernements suspendent un peu partout pour tous les citoyens et sur tout le territoire la liberté de circuler, sauf motifs professionnels impérieux ou de première nécessité. Chaque déplacement devant être justifié au moyen d’une attestation à présenter aux autorités de police. Le deuil familial même est banni. Ni jogging, ni promenade sur le parc, ni baignade, ni possibilité de se vautrer dans un café ou restaurant, ni hôtels, ni discothèques. Même les religieux s’y mettent pour tenter de sauvegarder les restrictions relatives aux lieux de culte, à leurs fidèles. En Tunisie, comme dans d’autres pays arabes, les mosquées ont été fermées d’autorité à la demande des autorités médicales. Les islamistes et les salafistes ont instinctivement et émotivement riposté. Il a fallu expliquer aux croyants que la promiscuité dans les mosquées a de graves incidences sanitaires sur les personnes âgées, et même non âgées, fréquentant d’habitude les mosquées, et que les rassemblements de la foule dans les prières du vendredi ne peuvent être tolérés par l’Etat qui veille au culte, mais aussi à la santé des citoyens. Beaucoup de pratiquants se sont rendus à l’évidence. Malaise également chez les chrétiens. Plusieurs cardinaux, archevêques et évêques émérites ont signé un texte sur les politiques sanitaires pratiquées dans de nombreux pays. Présenté comme une pétition, le texte a été publié le 7 mai dernier sur un site créé à cet effet. Cet appel accuse les Etats d’avoir pris « prétexte » de l’épidémie pour limiter « d’une manière disproportionnée et injustifiée les libertés fondamentales, y compris l’exercice de la liberté de culte ». Ils appellent même à « choisir son camp : avec le Christ, ou contre le Christ ». Leurs gouvernements ont beau les rassurer sur la viabilité de la liberté de culte, suspendue de circonstance, parce que, comme Dieu veille sur les âmes des fidèles, l’Etat veille sur la vie de ses citoyens.


Le monde se résigne ainsi, par ces restrictions, à adopter, face à la pandémie, la méthode chinoise du « lockdown », dont l’efficacité repose sur une conception et un exercice de l’autorité plutôt antagoniques aux exigences démocratiques. En Europe comme aux Etats-Unis et au Brésil, des manifestations et des pétitions, encouragées par les présidents Trump et Bolsonaro, refusent avec vigueur les politiques de confinement, attentatoires aux libertés. Les citoyens contestataires refusent d’être placés sous tutelle comme des mineurs et voudraient rappeler à leurs gouvernants ce que liberté politique et civisme veulent dire dans la mémoire collective.


Reporters Sans Frontières a aussi déposé une plainte auprès de l'ONU au mois d’avril dernier, pour que les Nations unies dénoncent « formellement les Etats qui, en violant le droit à l'information pendant l'épidémie de Coronavirus, mettent en danger la santé des personnes ». Il est vrai que les médias nous aident à obtenir des informations et des nouvelles, à comprendre la crise Covid-19, les moyens de nous protéger et de protéger nos familles et les implications lointaines de l'épidémie. Ils nous aident aussi à évaluer les réponses et les politiques sanitaires des différents gouvernements dans le monde. La crise a accru ce besoin d’accès à des informations fiables auxquelles on peut faire confiance, alors même, comme on le voit partout, tantôt les presses écrites suspendent leurs éditions et livraisons, tantôt les médias et les chaines de télévision limitent leur capacité d’informer en raison du confinement des journalistes. Mais n’exagérons pas, la liberté de presse et la diffusion des chaines d’information dans les réseaux sociaux restent importantes. La presse numérique a pris le relais en cette pandémie. Le malheur des uns (presse écrite) fait le bonheur des autres (presse numérique). La liberté de ton et d’expression n’est pas vidée de sa substance, malgré les restrictions occasionnées par les mesures gouvernementales. En Tunisie, ce sont les réseaux sociaux qui donnent le ton du climat politique et de l’état de l’opinion, en toute liberté. La France a organisé le premier tour des élections municipales au début du confinement et a prévu d’organiser un deuxième tour le 28 juin prochain ; la Suisse a organisé des élections communales entre le 15 mars et le 5 avril en pleine pandémie ; en Allemagne, des élections ont eu lieu dans un land, la Thuringe (ex-RDA) en début du mois de mars, pour élire un nouveau ministre-président du land, à la suite de la démission du précédent juste après les élections ; les manifestations anti-restrictions sont permanentes aux Etats-Unis dans un pays de tradition individualiste. Populistes et libertaires se liguent contre les gouvernements, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Brésil, en Angleterre. De toutes les manières, l’indiscipline des populations vis-à-vis du confinement prend des proportions mondiales, traduisant l’usure et les limites des types de restriction mi-forcée, mi-libérale, dont les gouvernements démocratiques eux-mêmes ont du mal à justifier le prolongement, ne serait-ce que pour des raisons économiques impérieuses.


Ainsi, les restrictions aux libertés individuelles (surtout) pour des raisons sanitaires est un fait irrécusable durant la pandémie. Mais la liberté de choix subsiste, tant pour ceux qui, confiants et rassurés de leurs démocraties, acceptent les restrictions gouvernementales et s’abstiennent d’agir par conviction ou parce qu’ils sont eux-mêmes convaincus, que pour ceux qui résistent et s’opposent à leur maintien en ne se privant pas de le manifester. C’est cela l’ambiguïté des libertés dans les démocraties en phase pandémique. Elles sont et elles ne le sont pas, le déni est contrebalancé par le vrai. Un absolutiste de la liberté dirait : la liberté c’est la liberté, ou elle existe ou elle n’existe pas. Mais, comme le dit Isaiah Berlin, pourtant libéral, reconnaissant le pluralisme des valeurs, « La liberté n’est pas l’unique fin que poursuivent les hommes ». Il admet que dans certaines situations, comme aujourd’hui la crise sanitaire mondiale, d’autres valeurs que la liberté deviennent prioritaires, comme  la vie et la santé. (« Two concepts of Liberty », Four Essays on Liberty, Oxford University Press, 1969). A condition de reconnaitre que le concept de liberté ne doit pas avoir une valeur et un sens différents selon les conditions sociales et historiques et que la liberté ne se confond pas avec les conditions de son exercice.

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