Point de vue – Tunisie. « La démocratisation du mal »

 Point de vue – Tunisie. « La démocratisation du mal »

AFP

La technique ronge de plus en plus la vie politique et répand les travers d’une démocratie déculturée. Les réseaux sociaux, accessibles à tous, participent grandement aujourd’hui à leurs manières à la « démocratisation du mal », notamment en Tunisie, non encore « immunisée ».

 

La démocratie met aujourd’hui en la possession de tous, en Occident ou ailleurs, comme en Tunisie, une capacité de nuisance. Le progrès technique, l’élévation du niveau de vie, du bien-être, du confort, la massification de l’éducation, que la démocratie met en relief et dont elle prolonge l’impact, permet au plus grand nombre, plus que par le passé, d’accéder, en dépit des crises économiques, à des instruments pouvant nuire à autrui. Des instruments qui étaient réservés autrefois aux plus fortunés, aux plus puissants et aux élites aristocratiques sont aujourd’hui entre les mains de tous. C’est ce que le philosophe Jacques Ellul appelait dans son livre Ce que je crois (1987), « la démocratisation du mal », celle qu’on peut faire tant aux autres qu’à soi-même. L’auteur doit être bien servi aujourd’hui à l’ère des réseaux, qu’il n’a pas du tout envisagés, qui font ressortir avec éclat les vices cachés des hommes, surtout dans les démocraties bavardes et grossières, où le mal et le bien tendent à se confondre.

Les philosophes de la démocratie au XVIIIe siècle, surtout Rousseau, prenant l’homme pour ce qu’il devrait être, bon, vertueux, et non pour ce qu’il est en réalité, mauvais et capable du pire, considéraient que la démocratie devrait être chevillée à la vertu des citoyens. L’homme doit nécessairement être libre et c’est aux institutions de rectifier le tir et d’épurer les excès. Comme si les institutions pouvaient empêcher à elles seules, la propagation du mal, ou mettre la démocratie, dans sa face vertueuse, sur les rails.

Bellicisme politique et moral

On le voit à longueur des journées dans la Tunisie démocratique, non encore démocratisée, où la violence du verbe, dans la rue, au parlement, au sein de la classe politique ou dans les débats dans les médias et des réseaux sociaux, se substitue inlassablement à l’argument paisible du logos. Technique, internet et réseaux sociaux, donnent de l’importance au non important, distribuent les moyens de nuisance à tous, sans distinction de savoir ou de vertu. Tout le monde a une opinion, amplifiée même, épurée de ses nuances et de ses complexités. Pierre Bourdieu, déniant l’existence d’une quelconque opinion publique, disait que les opinions de l’opinion publique ne se valent pas. Entre l’opinion du savant et celle du quasi-analphabète, il y a un désert. Or, c’est là que s’insère cette « démocratisation du mal » dont parle Jacques Ellul. La démocratie irrationnelle des foules n’est pas la démocratie vertueuse des citoyens. Le citoyen modèle, l’homme de la cité, intervient quand il est sollicité dans certaines échéances ou dans les moments d’intensité de la vie politique et de la Cité. Pas l’homme de la foule, aussi intolérant et belliqueux que bavard et haineux, et qui, se sentant grâce à la technique des réseaux sollicité en permanence, se découvre une « opinion » par le fait de l’alliage de la démocratie à la technique.

Haine, diffamation, grossièreté envahissent non plus le non instruit, mais les gens du savoir eux-mêmes, et surtout, plus grave encore, les acteurs politiques qui, s’estimant insultés ou diffamés, succombent à la diabolisation du genre, n’ont plus la force de retenue d’antan. Certes, beaucoup de responsables politiques de haut niveau et d’élus communiquent dans les réseaux sociaux de manière convenable. Certains en débattent de manière sobre ; d’autres de manière agressive, comme autrefois Trump ; d’autres comme Benjamin Griveaux, le candidat LREM à la mairie de Paris, ose franchir le Rubicon, en se permettant de diffuser dans les réseaux sociaux une vidéo mettant en scène ses ébats sexuels. Chose qui lui a valu le retrait de sa candidature à la mairie de Paris en début 2020. Comme si le voyeurisme est nécessaire à la démocratie. La démocratie se marie avec la publicité, pas avec le voyeurisme. Abir Moussi ou Seifeddine Makhlouf et bien d’autres, savent fort bien qu’ils sont sur-vus et sur-commentés dans les réseaux. Leur action politique en tient largement compte, leurs abus en portent la marque, leurs partisans s’en délectent à cœur joie. Comme si la Tunisie a attendu un demi-siècle de mal dictatorial pour retrouver un autre mal aussi pernicieux que le mal démocratique. Une démocratie incomprise dans son essence, malmenée dans ses manifestations, inexistante dans les institutions. La technique y est pour quelque chose.

Sauver la démocratie de la technique

La « démocratisation du mal » ne doit surtout pas être prise ici comme une forme de dénégation du principe démocratique. Dans le système démocratique, raison, liberté et loi, ainsi que droits et obligations, sont inextricablement mêlés. Mais la technique des réseaux sociaux, qui a élargi l’accès à la démocratie à tous, a par la même occasion multiplié la puissance du mal. Dans ce nouvel espace  de « liberté », de puissante liberté même, on a confondu « cyberdémocratie », « hyperdémocratie » et « maldémocratie », sans que les contrôles ne parviennent à filtrer techniquement ou à réduire moralement la banalisation du mal.

Les réseaux sociaux ont créé une nouvelle structure de communication appelée « many-to-many » par les politologues de la communication, qui remplace l’ancienne structure, celle du « one-to-many », qui autorisait juste quelques utilisateurs (élites, médias traditionnels) à diffuser pour leur large public. Les citoyens sont désormais à la fois producteurs et consommateurs de textes, vidéos, images, photos. Ils ont désormais la possibilité de s’exprimer et de faire circuler les informations et les idées à un large public. Ils peuvent encore interpeller un homme politique directement et instantanément, le médire et le diffamer en prenant à témoin la stratosphère mondiale. La technique le leur permet. Ils évoluent désormais dans une communication non pas verticale, mais horizontale, de plusieurs à plusieurs, et donc techniquement d’égal à égal, dans un réseau à temps réel.

Comme la démocratie, le réseau social est une arme à double tranchant, comme toute technique. Il est un outil politique incontestable pouvant s’introduire tant à l’intérieur de la « boîte noire » politique, chère à David Easton, qu’à l’extérieur de la vie politique « souveraine » et des institutions formelles. Ce réseau est la voix des sans voix, des minorités comme des marginaux. Il permet aux petits partis, et même aux extrémistes de tous bords, d’obtenir une noble « reconnaissance » démocratique, une visibilité disproportionnée à leurs forces réelles. Il permet aussi aux peuples soumis à la dictature de se révolter contre leurs dirigeants, comme dans les pays du printemps arabe, en Tunisie, Egypte et ailleurs après 2011, et encore aujourd’hui au Liban, en Algérie et en Irak. Mais il faut reconnaître aussi que sa force dévastatrice est inimaginable.

La démocratie tunisienne peut-elle supporter la coexistence de l’anarchie étatique, de la crise économique, de l’ébullition révolutionnaire, du covid, du lobbyisme de la corruption, de la suffisance des élites politiques et de l’envahissement libertaire des réseaux, qui défont plus qu’ils ne font la vie politique du jour au gré des humeurs des uns et des bêtises des autres. Pire, cette démocratie banalise au plus haut point « la démocratisation du mal ». Le seul résultat dont les citoyens et les acteurs politiques peuvent s’énorgueillir, c’est de détruire le vouloir-vivre collectif, de dissoudre l’Etat au grand bonheur des groupes privés, de répandre partout la philosophie du « moi-misme », nouvel avatar grotesque de la démocratie dite « citoyenne » où la Cité n’y est pour rien.

 

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Hatem M'rad