Point de vue – Tunisie. « Une hirondelle ne fait pas le printemps »

 Point de vue – Tunisie. « Une hirondelle ne fait pas le printemps »

FETHI BELAID / AFP

Point de vue – Tunisie. Tous les Tunisiens et tous les acteurs politiques devraient avoir voix au chapitre pour ce qui concerne la réflexion sur les règles fondamentales intéressant tous les Tunisiens au même titre. Un seul homme ne peut le faire.

 

On n’a pas l’habitude dans une société plurielle, qui a goûté aux délices de la démocratie et de la liberté d’opinion, de croire au miracle promis par un seul pour résoudre les affaires de tous. « Les affaires de tous doivent être réglées par tous », comme le disait le libéral Benjamin Constant. Peut-on croire au miracle d’une rupture institutionnelle, radicalisée par l’esprit d’un homme, envisagée platoniquement pour faire renaître un pays en déliquescence ? Une nouvelle société doit être créée par une Constitution idyllique. Le vice qui habite certains juristes est de croire, sans la moindre nuance, que seule la forme peut régler le fond (il est arrivé que ce soit vrai), comme si la substance des choses n’a pas ses propres règles, mais règles introuvables dans la législation.

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L’histoire devrait alors s’arrêter, comme cela s’est produit depuis le 25 juillet, voire depuis les élections de 2019, dans l’attente du grand moment, parce que le miracle envisagé téléologiquement par un homme, sans doute aussi faillible que les humains, ne manquera pas de porter ses fruits. A quoi sert-il de résoudre dans l’immédiat les problèmes fondamentaux, notamment de faire redémarrer l’économie, le seul secteur qui pourra frayer la voie des autres réformes, sociales, éducatives, sanitaires, ou autres ? Les économistes sont des empêcheurs de tourner en rond, eux, pourtant, les véritables quêteurs de souveraineté non illusoire. Le miracle du constitutionnalisme procédural y remédie. Il est, à lui seul, porteur d’espoirs. Il faut que le citoyen, relégué au statut de sujet de circonstance, apprenne à patienter et à reconnaître les vertus de la dictature téléologique. Il verra renaître de ses cendres la justice, promise par les dieux, comme chez les divinités antiques. Comme si les résolutions envisagées a priori et marquées par le particularisme d’un homme pouvaient prétendre à l’universalité ou fonder la coexistence dans un monde de pluralité, où les valeurs se heurtent dans la recherche du bien. Comme si ce qui est fabriqué de toutes pièces par un seul ne peut être démoli par tous. Comme si la popularité, défalquée de charisme et de vision, est éternelle et non sujette aux oscillations de l’histoire.

Le philosophe Habermas ne cesse de le rappeler. Dès qu’une question existentielle se retrouve à l’ordre du jour politique – et la réforme constitutionnelle ou du régime politique en est une – les citoyens, laïcs, croyants ou incroyants, se heurtent les uns aux autres en expérimentant le pluralisme des visions du monde dont les dissonances mêmes relèvent du conflit public. Il s’agit de mettre un terme au règne de la force et d’assurer une pacification raisonnable des conflits entre les diverses visions du monde en présence (J. Habermas, L’avenir de la nature humaine, Paris, Gallimard, 2002, p.152). Cette pacification n’est envisageable d’après Jürgen Habermas, comme d’ailleurs pour John Rawls, qu’à la condition de considérer chaque courant particulier, poursuivant des finalités particulières, comme un courant détenant une vision particulière du bien. Ce qui suppose que cette vision parvienne à se délester de toute prétention à l’universalisation. La raison publique n’a des chances de prévaloir qu’à ce prix.

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Alors, qu’est-ce qu’une politique, comme celle de Saied, menée essentiellement et principalement, non pas pour l’ensemble des Tunisiens, mais spécialement contre les islamistes, accusés d’avoir ruiné le pays dans la décennie précédente, aussi réel que soit ce dernier constat, relevé d’ailleurs par l’ensemble des Tunisiens ? Puisque, c’est de cette « politique » du non politique (la politique est agrégation et non exclusion) que se réclame le président Saied. Les islamistes ont défait l’histoire, l’histoire doit les défaire et se faire sans eux. La politique de l’intolérance contre l’intolérance est justement celle qui a prévalu sous Ben Ali, celle qui a produit une révolution et revitalisé un courant qui, de marginal est redevenu prédominant. D’ailleurs, cette politique d’intolérance menée sur la base de l’exclusion d’une partie des citoyens (sanctionnant les islamistes), même au nom d’une popularité sulfureuse, est devenue une politique d’intolérance contre tous les Tunisiens se trouvant hors de la sphère des partisans saiediens, laïcs ou islamistes, mais épris de démocratie.

Pourquoi ne pas tenter de voir loin ? Rawls estime dans sa Théorie de la justice, que tout groupe extrémiste ou toute secte intolérante aura tendance dans une société juste, à perdre son intolérance et finir par reconnaître la liberté des autres, y compris la liberté de conscience. Il faut croire que le conformisme légal ou le consensus dominant sur les valeurs usent les récalcitrants en démocratie. C’est la conséquence de la stabilité des institutions justes, négociées librement par tous, qui se dégagent par consensus et non d’autorité. Ainsi, lorsque des tendances à l’injustice se font sentir, d’autres forces de résistance entrent en jeu pour préserver la justice de l’ensemble du système en faisant prévaloir le droit et la liberté de tous, méconnus par certains. Comme il l’écrit, « connaissant la stabilité inhérente à une juste constitution, les membres d’une société bien ordonnée sont assez confiants pour ne limiter la liberté des intolérants que dans les cas particuliers où cela est nécessaire pour préserver la liberté égale pour tous elle-même » (Théorie de la justice (1974), Paris, Seuil, 1987, p.256). Autrement dit, on n’a pas besoin de faire une révolution ou une rupture radicale, ou recourir à la force brute pour dissuader les plus malfaisants ou les plus hostiles pour préserver et garantir un système accepté par tous, le seul à même d’établir les valeurs communes d’une société. Le système prévaut par l’intérêt de tous à la préservation d’un bien consenti par tous. C’est cela la stabilité en profondeur qui s’oppose à la stabilité de façade.

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D’ailleurs, cette conception se confirme même dans l’expérience chaotique de la démocratie tunisienne ? La force politique et électorale des islamistes n’a cessé, de l’avis de tous, de décliner depuis 2011. Ils ont été pris dans leur propre jeu. Croyant exploiter la démocratie laïque pour tenter de la théocratiser, ils ont été acculés par la poussée des forces politiques démocratiques et civiles à déthéocratiser leur pratique par la prise en compte des règles communes (même instables) du jeu institutionnel. Le complexe d’extranéité qu’ils ressentent par rapport au système joue contre eux. La corruption et le chantage accompagnant leur action politique n’étaient que la contrepartie de leur perte d’influence politique, de leur usure idéologique et de la méfiance qu’ils n’ont cessé d’inspirer aux Tunisiens. Ils n’ont pu avoir véritablement ni un pied dedans, ni un pied dehors. La logique du système les y dissuade.

Mais le jeu pluraliste suppose des règles véritablement communes, voulues par tous, non par des voies unilatérales, improvisées, conçues dans l’antichambre, loin de toute solennité. Ce jeu ne s’accommode ni d’artefacts, ni de fausses consultations. Tout acteur politique reconnu par la loi a le droit de participer au dialogue quand il s’agit de réfléchir sur une règle fondamentale à portée universelle, supposant la satisfaction des intérêts et la prise en compte des idéaux de toutes les personnes concernées par la discussion. Une opinion particulière, fut-elle d’un homme élu ou supposé populaire, est dénuée de toute prétention à l’universalité. « Une hirondelle ne fait pas le printemps ».

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Hatem M'rad