Erdogan en Tunisie, une visite qui réveille les clivages idéologiques

 Erdogan en Tunisie, une visite qui réveille les clivages idéologiques


Malgré l’importance potentielle de ses retombées économiques pour le pays, la visite officielle en cours de 48 heures du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie, à l’issue de laquelle aura lieu la signature de plusieurs accords de coopération, est une visite qui fait l’objet d’une couverture très hostile d’une grande partie du paysage médiatique tunisien. Traitée sous un biais essentiellement idéologique, elle est l’occasion de sonder l’étendue de la polarisation idéologique du pays, finalement intacte depuis la révolution.


Sur le site officiel de l’agence TAP, on retrouve dans un style télégraphique une brève contenant le minimum syndical : « Le président turc Recep Tayyip Erdoğan à partir de mardi à Tunis à l'invitation de Béji Caïd Essebsi ». En revanche en y retrouve un plus long article consacré au fait que le mouvement Ennahdha, dont on parle comme d’une entité exogène, « a salué, mercredi, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie dans la mesure où elle vise à renforcer les relations de coopération et de partenariat établies entre les deux pays ».


C’est que plusieurs jours à l’avance, nombre de journalistes affichaient leur opposition à la visite de celui qu’ils ont depuis toujours considéré comme « un dictateur », bien avant que ne s’aggrave la répression contre la presse en Turquie. Hier mardi, un rassemblement avait lieu devant les locaux du Syndicat national des journalistes tunisiens pour condamner « la campagne d’intimidation et de soumission dont est responsable le président turc et qui vise les journalistes en Turquie ». Le SNJT a notamment appelé le président Béji Caïd Essebsi à évoquer le sujet avec son homologue à Carthage.


Mais plusieurs observateurs et activistes ont de leur côté rappelé « un paradoxe bien tunisien », en soulignant que parmi les protestataires, certains journalistes tunisiens pratiquent le deux poids et deux mesures, lorsque d’un côté ils acceptent les invitations encadrées du régime syrien et le défendent, et que de l’autre ils sont prompts à dénoncer les atteintes au secteur en Turquie.  


Mais en ce mercredi à la mi-journée, c’est un geste du président turc qui a soudainement déchaîné des passions qui n’en demandaient pas tant : accompagné de son homologue à l’entrée du Palais de Carthage, Erdogan a brandi le fameux geste du « 4 » de Rabia al Adawiyya, en référence au massacre de civils lors du coup d’Etat militaire d’al Sissi en Egypte en 2013. Un geste que l’on avait oublié en Tunisie où les islamistes ont depuis normalisé leurs relations avec l’ancien régime et où le geste de Rabia est associé à une certaine radicalité, du moins à une appartenance à la confrérie des Frères musulmans.


Lors d’un rassemblement populaire en Turquie en 2015, Erdogan a exhorté les foules à perpétuer ce geste dont il a réaffirmé la définition, « synonyme d’unité universelle entre musulmans ». Pour autant, en fin politicien, il a sans doute souhaité marquer le coup de passage en terre arabe, au moment où les tensions dans son propre pays entre nationalistes laïcs et conservateurs turcs ne sont pas retombées.  


« Vu que personne n'est allé l'attendre à son arrivée ni président de la République, ni chef du Gouvernement, Tayyip Erdogan se permet faire le salut de solidarité des frères Musulmans en direct du Palais de Carthage et en présence du chef d’Etat ! », s’indigne un internaute tunisien sur Twitter.


 


Une critique à sens unique, la seule possible ?


Les partis politiques ne sont pas en reste. Avant même la polémique autour de ce geste, la Voie démocratique et sociale (Al-Massar, gauche progressiste), l’un des partis formant la coalition au pouvoir, a dénoncé en amont toujours mercredi, une visite qu’il boycotte en guise de « solidarité avec les forces vives de la Turquie notamment les intellectuels, les universitaires et les journalistes, écroués dans les prisons au lendemain d’un coup d’état avorté en Turquie ».


Mais Al-Massar va plus loin, selon son chef Jouneidi Abdeljaoued, « la Turquie soutient les mouvances terroristes en jouant un rôle de transit pour les jeunes qui désirent se rendre dans les zones de conflit notamment en Syrie et en Libye ». Une accusation qui confine à la spéculation, du moins à l’anachronisme, au moment où l’axe turc noue de nouvelles alliances notamment avec l’Iran.


En Tunisie, pays du dialogue national post attentats et assassinats politiques, il est aujourd’hui clair que l’espace mainstream tolère davantage le biais anti Frères musulmans, quand bien même ces derniers sont largement réformés en parti libéral de droite classique, que tout autre biais politique.    


 


Seif Soudani


 

Seif Soudani