Tunisie. Inflation : le 5,4 % officiel masque-t-il une réalité bien plus lourde ?

 Tunisie. Inflation : le 5,4 % officiel masque-t-il une réalité bien plus lourde ?

Marché central de Tunis

Le taux d’inflation en Tunisie est remonté à 5,4 % en août 2026, contre 5,1 % un mois auparavant. Un chiffre qui, selon de nombreux experts, ne traduit qu’imparfaitement la réalité vécue par les ménages tunisiens.

Parmi les économistes qui remettent en cause la pertinence de ce chiffre, l’universitaire Aram Belhaj met en cause la pertinence de la méthode actuelle de calcul et appelle à une révision profonde des politiques de lutte contre la hausse des prix dans le pays.

Car derrière la relative stabilité du taux officiel de l’INS se cacherait une forte disparité entre les catégories de dépenses. Alors que l’inflation globale s’établit à 5,4 %, l’inflation alimentaire atteint quant à elle 7,8 %. Et plusieurs produits particulièrement présents dans le panier quotidien des ménages enregistrent des hausses à deux chiffres autrement plus importantes : +16,5 % pour la volaille, +14,7 % pour les viandes ovines et +14,4 % pour les fruits, le tout dans un contexte de diverses pénuries.

 

Un panier de consommation qui ne reflète plus les Tunisiens

Pour plusieurs experts, la première limite tient à la composition même du panier alimentaire utilisé pour calculer l’inflation. Celui-ci repose encore sur une enquête réalisée en 2015. Plus de dix ans plus tard, les habitudes de consommation des Tunisiens ont profondément évolué, sous l’effet des transformations économiques et sociales, mais aussi de l’érosion du pouvoir d’achat.

Les poids attribués aux différentes catégories de dépenses pourraient ainsi ne plus correspondre à la structure actuelle du budget des familles. Une hausse importante des prix alimentaires pèse, par exemple, beaucoup plus lourdement sur un ménage modeste dont une grande partie du revenu est consacrée à l’alimentation que sur un foyer disposant d’un pouvoir d’achat élevé.

À cela s’ajoute la complexité liée aux produits subventionnés ou soumis à une tarification administrée en Tunisie. Les prix de certaines denrées essentielles ne suivent pas en effet les mêmes mécanismes que ceux des produits vendus librement, rendant plus difficile la lecture de l’évolution réelle du coût de la vie.

L’économiste Aram Belhaj estime dès lors qu’une révision du panier et de ses pondérations, intégrant plus fidèlement l’alimentation, le logement, les services, la santé, ou encore l’éducation, pourrait aboutir à un taux d’inflation sensiblement supérieur au chiffre officiel.

 

Une inflation d’abord liée à l’offre et à la production

Belhaj met également en garde contre une réponse exclusivement monétaire à la hausse des prix. Une nouvelle augmentation du taux directeur de la Banque centrale de Tunisie demeure possible après le passage de l’inflation de 5,1 % à 5,4 %. Mais, selon lui, renchérir continuellement le crédit ne permet pas de traiter les causes profondes du problème.

La hausse des prix en Tunisie serait en grande partie liée à une faiblesse de l’offre plutôt qu’à une demande excessive. Insuffisance de la production, difficultés d’investissement, problèmes de stockage, dysfonctionnements des circuits de distribution, poids de l’économie parallèle, mais aussi contraintes dans les secteurs de l’énergie et de l’eau contribuent à limiter l’offre disponible et à alimenter les tensions sur les prix.

Dans ce contexte, une politique monétaire restrictive risque surtout d’augmenter le coût du financement pour les entreprises et les ménages, avec le risque de freiner davantage l’investissement et la création de richesses. Belhaj pointe par ailleurs un possible décalage entre le discours officiel sur la maîtrise de l’inflation et certaines politiques budgétaires, fiscales et monétaires susceptibles, selon lui, d’entretenir les pressions inflationnistes.

Cette alerte intervient alors que Fitch Ratings a confirmé cette semaine la note souveraine de la Tunisie à « B- », avec une perspective stable. L’agence souligne parmi les points forts du pays la diversification de son économie, une main-d’œuvre qualifiée, ainsi qu’une position extérieure jugée résiliente. Mais elle relève aussi un endettement public et des déficits budgétaires élevés, une forte vulnérabilité du budget aux chocs extérieurs et d’importants besoins de financement.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie