Tunisie. Kamel Guizani brise le silence : le grand déballage sur les coulisses des appareils d’État

Après plusieurs années de silence et quelques semaines seulement après sa condamnation définitive à pas moins de 68 ans de prison dans l’affaire dite du « complot contre l’État », l’ancien directeur général des services de renseignement tunisiens, Kamel Guizani, est sorti de sa réserve.
Exilé à l’étranger, l’ex-haut responsable sécuritaire a accordé un entretien exceptionnel de plus de quelques six heures et demi à Al Jazeera, diffusé le 1er juin et conduit par le journaliste marocain Mohamed Errammach. Entre révélations, règlements de comptes et rappels historiques, celui qui a dirigé les renseignements jusqu’en 2023 a livré sa version des faits sur plusieurs dossiers sensibles ayant marqué la Tunisie contemporaine.
Tout au long de l’entretien, Guizani a toutefois invoqué à plusieurs reprises son « devoir de réserve » pour éviter certaines questions qu’il jugeait susceptibles de porter atteinte à la sécurité nationale ou à des opérations encore couvertes par le secret.
Le dossier explosif des écoutes et la défense du bilan sécuritaire
Parmi les passages les plus commentés figure celui consacré aux écoutes téléphoniques et à la surveillance de personnalités publiques. Kamel Guizani affirme avoir découvert l’existence de pratiques qu’il considère comme étant illégales, visant des responsables politiques, des journalistes, des acteurs associatifs ou encore des hommes d’affaires.
« Dans plusieurs cas, il n’existait aucun mandat judiciaire », affirme-t-il, laissant entendre que certains dispositifs de surveillance auraient été activés en dehors des procédures légales prévues par la loi. Sans citer nommément les personnes concernées, l’ancien patron des renseignements estime que ces méthodes ont parfois été utilisées à des fins politiques plutôt que sécuritaires. Des accusations particulièrement graves qui relancent un débat récurrent en Tunisie sur les mécanismes de contrôle des services spécialisés et la protection des libertés individuelles.
Interrogé sur la lutte antiterroriste, Guizani a également défendu le travail accompli par les services qu’il dirigeait. Il a notamment rejeté l’idée d’une quelconque collusion entre le mouvement Ennahdha et Ansar al-Charia, organisation djihadiste accusée d’être impliquée dans les assassinats des opposants Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.
« Nous n’avons jamais établi de lien organique entre Ennahdha et Ansar al-Charia », déclare-t-il. Il précise que les investigations menées à l’époque n’auraient pas permis de démontrer une relation directe entre les deux structures.
Ben Ali, la révolution, et les secrets d’un système en fin de cycle
L’autre séquence marquante de l’entretien concerne les dernières années du régime de Zine El-Abidine Ben Ali. Selon Guizani, les services de renseignement avaient identifié très tôt des signes d’essoufflement du système politique. « Dès l’élection présidentielle de 2009, plusieurs indicateurs montraient qu’un changement majeur devenait probable », affirme-t-il.
Cette déclaration vient nourrir une thèse souvent évoquée mais rarement assumée publiquement : celle d’un appareil sécuritaire conscient de la fragilité croissante du régime bien avant le déclenchement de la révolution en décembre 2010.
Au fil des six heures d’échanges, l’ancien responsable est revenu sur les rivalités internes au sein de l’appareil d’État, les rapports entre les différentes institutions sécuritaires et le Palais, ainsi que les transformations profondes qu’a connues le pays après 2011, puis à partir de 2021. Sans systématiquement apporter de preuves, son témoignage offre néanmoins un éclairage inédit sur les mécanismes de décision au sommet de l’État.
Cette longue interview fleuve, rare du fait des ex fonctions de Guizani, apparaît ainsi comme un véritable exercice de justification politique et professionnelle pour un homme aujourd’hui poursuivi par la justice tunisienne. Elle entre dans les annales comme l’un des plus importants déballages jamais réalisés par un ancien haut responsable des renseignements tunisiens.
Mais au-delà de son cas personnel, cet insider relance plusieurs débats sensibles : le contrôle démocratique des services de renseignement, la gestion de la transition post-révolutionnaire et les zones d’ombre qui continuent d’entourer certains épisodes majeurs de l’histoire récente de la Tunisie.
