4 ans après un vœu au conseil municipal, il n’y a toujours pas de rue Matoub Lounès à Ivry-sur-Seine

 4 ans après un vœu au conseil municipal, il n’y a toujours pas de rue Matoub Lounès à Ivry-sur-Seine

Photo prise le 11 octobre 1994 à Taourit-Moussa, du chanteur algérien anti-intégriste et défenseur de la cause berbère, Lounès Matoub, enlacé par sa sœur Malika, lors de sa libération après quinze jours d’enlèvement par le GIA. Lounès Matoub, 42 ans, a été assassiné, le 25 juin 1998, près de son village en Kabylie. COR / AFP

Le 28 juin 2018, quand le conseil municipal d’Ivry-sur-Seine (94) vote à une large majorité (38 voix pour, 6 abstentions) un vœu en faveur d’une rue au nom de Matoub Lounès, chanteur algérien abattu lâchement en 1998, Atef Rhouma, maire adjoint de cette ville de banlieue parisienne, est persuadé que le plus dur a été fait.

 

4 ans après un vœu au conseil municipal, il n'y a toujours pas de rue Matoub Lounès à Ivry-sur-Seine
Atef Rhouma, maire adjoint d’Ivry-Sur-Seine.

Quatre ans plus tard, Atef Rhouma, membre du collectif Convergence Citoyenne Ivryenne (CCI), à l’initiative du projet se dit déçu.  « Il n’y a toujours pas de rue Matoub Lounès à Ivry-sur-Seine », regrette-t-il. « L’élu qui portait ce projet lors de la précédente mandature n’est plus là. Et j’ai aussi l’impression que pour notre commission mémoire, une rue Matoub Lounès n’est pas une priorité », ajoute, désabusé le maire adjoint, pourtant élu dans la majorité municipale actuelle.

Le 25 juin 1998, Matoub Lounès, alors âgé de 42 ans, artiste engagé en faveur de la reconnaissance de la culture et de la langue berbère, était assassiné lâchement devant son épouse et ses deux belles-sœurs. Sur une route de Kabylie, alors qu’il regagne son domicile, son véhicule est attaqué par un groupe de plusieurs hommes. Le chanteur est ensuite extrait de sa voiture et tué à bout portant. Matoub Lounès se savait en danger, mais il n’était pas du genre à se cacher.

« Ivry est une ville cosmopolite avec une communauté kabyle très importante. Mais l’assassinat de Matoub Lounès n’a pas attristé uniquement les Kabyles, voire les Algériens. C’est le monde qui a été touché par sa mort. Sa disparition a attristé toutes celles et tous ceux qui rêvent de paix, d’égalité et de liberté d’expression pour l’Algérie », rappelle Ataf Rhouma. « Une rue portant son nom à Ivry-sur-Seine est donc tout à fait légitime », appuie-t-il. Le maire adjoint ne comprend d’ailleurs toujours pas ce qui pose problème puisque selon lui « grâce à la ZAC, de nouvelles rues sont inaugurées toutes les deux semaines ».

Lancée il y a 15 ans dans le quartier d’Ivry-Port, la ZAC (Zone d’aménagement concerté) est une grande opération d’urbanisme qui prévoit la construction de logements, de bureaux, de commerces, d’équipements publics, notamment une crèche et un collège.

4 ans après un vœu au conseil municipal, il n'y a toujours pas de rue Matoub Lounès à Ivry-sur-Seine
L’actuel maire communiste d’Ivry-Sur-Seine Philippe Bouyssou. YOAN VALAT / POOL / AFP

Selon le maire communiste d’Ivry-sur-Seine Philippe Bouyssou, il n’y a aucun problème. « La rue Matoub Lounès fait partie de notre priorité. Dès qu’on trouvera une voirie digne de son nom, on fera cette rue », promet le premier édile.

Philippe Bouyssou ajoute : « ces dernières années, il y a eu énormément de revendications pour donner des noms de rues à des personnalités « différentes ». Il y a aussi une forte demande pour qu’on féminise les rues. Tout ceci va dans le bon sens, mais cela prend évidemment du temps ».

Des arguments qui ne convainc pas Atef Rhouma. « Cela fait 22 ans qu’on attend qu’il y ait à Ivry-sur-Seine une rue du 17 octobre 1961 », rappelle l’élu. « J’espère juste que pour la rue Matoub Lounès, on ne partira pas sur les mêmes délais », raille ce dernier.

Dernièrement, Atef Rhouma et les membres de son collectif ont interpellé l’élue en charge des mémoires. « Elle n’était pas au courant de l’existence du fameux vœu voté lors du conseil municipal en 2018 », déplore encore le maire adjoint.

« Ne perdons plus de temps. Un changement de municipalité lors des prochaines élections est toujours possible. Et la nouvelle mairie pourrait alors abandonner les deux projets », conclut Atef Rhouma.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.