Les « musulmans » de Nice ont toujours du mal, neuf mois après l’attentat

 Les « musulmans » de Nice ont toujours du mal, neuf mois après l’attentat

Nice


En ce début du mois d'avril, les températures sont estivales à Nice. Il y a beaucoup de monde sur la plage de la célèbre promenade des Anglais. Surtout des touristes, beaucoup de Britanniques, mais aussi des Italiens. "Le moindre rayon de soleil et les gens accourent", confirme Wafaa, 31 ans, une Marocaine installée sur la côte d'Azur depuis 2009, venue à l'époque rejoindre son mari. 

 


L'eau étant encore un peu froide, seuls quelques courageux tentent la baignade. Wafaa aime juste venir s'asseoir sur la plage et regarder l'horizon. "Ça me rappelle Casablanca", souffle-t-elle nostalgique.


Étudiante, elle espère finir sa thèse sur le développement durable en août prochain pour pouvoir repartir chez elle au Maroc. "Je ne me suis jamais vraiment fait à la vie niçoise", avoue un brin désabusée la trentenaire. Ce n'est pas juste dû au fait que je suis loin de ma famille. J'ai essayé, mais les gens sont trop froids ici. Et depuis le 14 juillet dernier, c'est même plus la peine d'essayer. La parole raciste déjà bien en vogue s'est depuis hautement banalisée".


Il y a neuf mois, le 14 juillet 2016, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien domicilié à Nice, conduit un poids lourd sur la promenade des Anglais sur près de deux kilomètres, tuant sur son passage 86 personnes. "Les racistes oublient qu'un tiers des victimes étaient musulmanes", rappelle Wafaa. "Le terrorisme frappe tout le monde. On est tous dans le même bateau".


Les musulmans ou ceux perçus comme tels rencontrés à Nice ce jour là disent tous à peu près la même chose, que la vie est devenue de plus en plus difficile pour eux. Certains pensent même à quitter cette ville à laquelle, ils sont pourtant très attachés.


Comme Nawel, 40 ans, secrétaire médicale. Elle porte le voile depuis une dizaine d'années, "pas au boulot", pour ne pas "gêner les autres", dit-elle simplement. 



La quarantenaire a grandi à Saint-Laurent-du-Var, ville voisine de Nice. Quelques jours après l'attentat avec son mari et ses deux enfants, elle est allée se recueillir sur les lieux du drame.


"Nous avons eu droit à des insultes. Certaines personnes ne voulaient pas de notre présence. C'était assez violent. Comme si le fait d'être musulman faisait de nous des terroristes. Mon mari a insisté pour qu'on reste mais j'ai réussi à le convaincre et nous sommes partis", raconte Nawel, la voix toujours remplie d'émotion.


Depuis, elle n'ose plus venir sur la promenade des Anglais. Et si un jour, elle revient se baigner comme elle "aimait tant le faire par le passé", ça sera "sans son voile". Travaillant pour un gros groupe pharmaceutique, elle a demandé sa mutation à Paris, même si l'idée de déménager dans cette grande ville lui fait un peu peur. "Mon mari a encore de la famille en région parisienne. Il n'est pas contre l'idée de retourner là où il a grandi".



Un peu plus loin, à une quarantaine de bornes de Nice, à Grasse, commune de 50 000 habitants, perchée à 300 m d'altitude, connue pour ses entreprises de parfumerie.  Là-bas, réside une forte communauté maghrébine. Bassem et Walid ont grandi dans cette ville aux allures de village italien. Ils animent chaque jeudi soir une émission radio qui détonne par son originalité "La voix de l'Orient".


"On essaie de mettre en valeur toutes les actions de la communauté musulmane", explique Bassem. "Et en ce moment, c'est difficile de faire entendre une autre voix", avoue Walid. Réalistes, les deux amis rappellent que certains habitants de la région n'ont pas attendu les attentats pour détester les musulmans. "Et avec un maire comme Estrosi qui ne perd pas une occasion pour mettre de l'huile de feu, cela ne risque de s'améliorer", conclut Wafaa.


Nadir Dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.