« Je suis suspect », le texte refusé de Ramdane Touhami

 « Je suis suspect », le texte refusé de Ramdane Touhami

Ramdane Touhami :  » Je suis suspect »

Créateur de marques de vêtements, entrepreneur à succès connu dans le monde entier, Ramdane Touhami, 45 ans, touche-à-tout ultra-talentueux, habitant des beaux quartiers de Paris s’est fait contrôler « une énième fois » par la police. Cette fois-ci en bas de chez lui ce mardi, dans le très chic 7eme arrondissement. 

Il a voulu livrer son témoignage en écrivant un texte qu’il a envoyé à nos confrères de Libération et du Monde. Texte refusé par ces deux médias. « Parce que sans doute pour eux, je suis un privilégié et que je ne devrais pas me plaindre », martèle désabusé Ramdane Touhami. « Je suis suspect » est le nom de son texte. Le Courrier de l’Atlas a décidé de le publier dans son intégralité.

 

« Je suis suspect »

Encore ce matin, j’ai été contrôlé par la police. Pourtant, quand je me réveille, je suis moi. Mais dès que je descends dans la rue, je deviens suspect. À la radio ou à la télé aussi, il n’y a pas un jour où je ne suis pas suspect. En hélant un taxi, je suis suspect. Quand je prends un avion (ce que je fais trois fois par semaine), je suis suspect. Quand je rentre dans un magasin, un agent de sécurité me suit dans les rayons : je suis suspect. Je m’appelle Ramdane Touhami.

Le jour de mon mariage dans le Gers, le maire a fait référence à cette suspicion dans son discours et il a ramené mon histoire à celle d’un homme qui « a traversé la Méditerranée », alors que je suis né à soixante kilomètres de cette mairie et que ma femme, elle, est née à Beyrouth.

Pourtant, j’ai plutôt réussi dans la vie. Certes, j’ai commencé sans abri mais j’ai travaillé dur et maintenant, j’habite dans un arrondissement huppé de Paris : mes voisins sont les Pinault, les Rothschild et les Schlumberger…

Mon appartement donne sur les jardins de Matignon et il m’arrive de croiser le premier ministre dans la rue. J’ai trois enfants dans les collèges et lycées les plus prestigieux de la capitale.

D’ailleurs, leurs ancêtres (du côté de leur mère) sont le mousquetaire Porthos, le baron d’Holbach (connu pour avoir financé Diderot) et leur arrière arrière-grand-père était dans la même classe que Musset, Haussmann ou Ferdinand de Lesseps ! Et pourtant, j’ai peur pour leur avenir parce qu’ils portent mon nom et seront, eux aussi, un jour, suspects !

J’ai une société qui marche bien, installée sur quatre continents. J’ai des centaines d’employés qui font, à travers mes produits, la promotion du luxe à la française.

D’ailleurs, j’ai souvent cru que ma réussite économique allait gommer ce regard, quand je marche dans la rue et que je croise le regard d’un policier, mais non ! Je suis perpétuellement ramené à ma condition « de suspect » !

Peu importe nos trajets, nos parcours, nos destins, nous sommes toujours vus comme des assistés, des voleurs, des malhonnêtes, des islamistes… La liste est non-exhaustive. Et c’est sûrement pour cela, que la police nous contrôle.

Plutôt que les coups de sa police, l’Etat devrait envoyer des preuves d’amour à sa jeunesse. Elle devrait envoyer de l’espoir et permettre un horizon de réussite, de douceur, de rêve…

Au lieu de mobiliser la force, l’Etat devrait mobiliser des moyens massifs vers cette jeunesse française. Il devrait permettre aux jeunes entrepreneurs d’accomplir leurs projets pleinement. Il devrait aussi permettre aux jeunes diplômés de ne pas être discriminés.

Ma réussite, par exemple, a commencé lorsque je suis allé à l’étranger. Au Japon, j’ai été délesté de ce poids de la suspicion. Ainsi, j’ai pu développer mes idées et mes projets… Nombre de mes amis (Fatima, Mourad ou Mamadou) sont aussi partis à l’étranger et ont développé des projets, très souvent avec succès…

Certains ont même abandonné leur passeport français pour devenir américains, australiens ou anglais. Veulent-ils nous dire, par ce choix, que le seul espoir possible est ailleurs ? Je veux croire que non.

Je suis de ceux qui sont restés en France, comme tous ces médecins ou ces infirmières qui, pendant la crise sanitaire du Covid-19, avaient des noms de famille comme le mien : des noms de suspects.

Cher pays, arrêtez alors de nous traiter en grande majorité comme des suspects, parce que nous sommes la solution… »

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.