La parole de Dieu, pilier des trois religions monothéistes

 La parole de Dieu, pilier des trois religions monothéistes

Une partie de la miniature du Siyar-i Nabi (« Vie du Prophète ») – © Musée du Louvre, Paris.

En raison de l’importance du sujet et en concomitance avec le mois de Ramadan, nous mettons en ligne le dossier sur le Coran, paru dans le magazine Le Courrier de l’Atlas de février. Bonne lecture à tous !

Torah, Évangiles, Coran… S’il s’agit de la même essence spirituelle, l’adaptation et l’interprétation des textes saints, ainsi que leur application, relèvent du génie de chaque peuple. Des relations existent cependant et se tissent encore entre ces trois grandes confessions.

L’ange Gabriel révèle au prophète Mohamed la sourate 8 du Coran (Al-Anfal). Cette miniature provient du Siyar-i Nabi – pluriel de sîrah (« Vie du Prophète ») – un manuscrit monumental de six volumes comprenant 814 miniatures, réalisé entre 1594 et 1595. Commandé par le sultan ottoman Murad III (1574‑1595), le texte a été rédigé par Mustafa Darir, copié par le calligraphe Mustafa ibn Vali et illustré par le peintre Lutfi ‘Abdullah. © Musée du Louvre, Paris.

Et si le Coran était un livre destiné aux Hébreux et aux chrétiens avant d’être le livre saint des musulmans ? Jugeons-en : si Mohamed est vénéré par les musulmans – qui n’hésitent jamais à donner le nom du Prophète à leur premier garçon –, le Coran ne le cite que rarement, alors que d’autres prophètes sont davantage présents dans le livre sacré : Moïse, sous le nom arabe de Moussa, est cité à 136 reprises, alors que Jésus – Issa ou Aissa en arabe – apparaît 93 fois.

Messages de l’ange Gabriel

La Vierge Marie, considérée dans l’islam comme “la plus grande des dames et la plus pure du monde”, est si omniprésente qu’une sourate entière porte son nom – Myriam –, où l’histoire de la mère du Christ est contée avec des détails qui ne délaissent aucun aspect de son parcours ni de ses liens avec sa famille. Ce passage fait de Jésus un prophète choisi par l’Éternel pour une grande mission. Plus encore, le texte saint revient sur la vie des Israélites et sur les péripéties qu’ils ont connues au cours de l’Exode, comme il s’attache à reprendre des aspects de la loi hébraïque pour les expliquer en détail : “Ce Coran expose aux fils d’Israël la plupart des sujets sur lesquels ils divergent” (Les Fourmis, verset 76).

Certaines questions un peu techniques, qui semblent réservées aux spécialistes, sont pourtant fondamentales pour approfondir les relations entre chrétiens et musulmans d’une part, et juifs et musulmans d’autre part. La question du rapport aux Écritures est commune aux trois religions, mais en ce qui concerne le Coran, le texte saint est une émanation directe du Seigneur – des messages divins sont reçus par son prophète sous forme de “descentes” effectuées par l’ange Gabriel, avec une irrégularité qui a dérouté le messager de l’islam lui-même. Le Coran utilise ainsi le terme de “descente” – les versets sont descendus par fragments, Allah ayant “fait descendre” telle sourate ou tel verset sur le Prophète. Des descentes qui ont eu lieu sur une durée de 23 ans, où parfois le prophète lui-même semblait désemparé par les vides entre chaque révélation.

Sonner “le rappel”

Ainsi, dans quelle mesure le texte saint de la troisième religion monothéiste diffère-t-il de la Bible hébraïque et des Évangiles chrétiens ? Le Coran n’a pas d’autre prétention que celle de sonner “le rappel”, comme y font référence pas moins de 55 versets qui citent les Ahl-dhikr – c’est-à-dire “les gens du rappel”. Répartis en 114 chapitres nommés les “sourates”, qui souvent n’ont pas de liens logiques évidents entre eux, ces textes au style et aux contenus variés, cosmopolites, peuvent dérouter un lecteur non averti. Quand les sourates sont courtes, elles constituent une unité littéraire. Mais plus elles deviennent longues, plus elles sont composites. Dans certains chapitres, c’est le prophète Mohamed qui s’exprime à la première personne en rapportant les injonctions divines, mais le plus souvent, c’est Dieu qui s’adresse aux croyants (ou aux athées et autres injustes), usant ainsi du “Nous” de majesté.

Si le Coran est arrivé jusqu’à nous, c’est grâce à des hommes qui se sont appliqués à rassembler les paroles du prophète de l’islam pour éviter leur disparition, dans une Arabie marquée par son aversion pour l’écrit, dans une tradition de culture orale où les poètes étaient influents. Selon la version la moins polémique, c’est Abû Bakr, le premier successeur de Mohamed, qui a décidé de collecter le Coran, une tâche confiée à Zayd, qui l’a mis par écrit.

Art de la récitation

Le successeur d’Abû Bakr, Omar, reprend le travail, mais c’est sous le règne du troisième calife, Othman (644-656), que le texte sacré prend la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, grâce à sa récitation par cœur. Le royaume du Maroc a fait de cette tradition l’un des piliers de sa pratique religieuse : chaque mosquée, petite ou grande, a l’obligation de pratiquer la récitation d’un chapitre après la prière de l’aube et d’un chapitre après celle du coucher du soleil, avec l’objectif de boucler la lecture du livre sacré en un mois. Le Coran est considéré comme la parole d’Allah transmise par un canal humain, et “Mohamed n’est qu’un messager, comme beaucoup de messagers qui sont passés avant lui” (sourate Al-Imran).

Si le Coran est parole de Dieu, c’est qu’il y est mentionné, à plusieurs reprises, qu’il est inimitable et parfait ; et c’est bien là la preuve qu’il n’a pas pu être écrit ou même imaginé par un prophète analphabète.

Pourtant, juifs, chrétiens et musulmans n’ont pas le même rapport aux Écritures, et c’est là que réside la différence entre les exégètes chrétiens et les oulémas musulmans. Si, pour les seconds, il n’y a aucun doute que le Coran est la parole divine, “descendue” sur son messager, la Bible comme parole de Dieu est une thèse qui a été abandonnée par l’Église à la suite du concile Vatican II (1962-1965), qui précisait que si Dieu est bien l’auteur de la Bible, le texte saint avait aussi des auteurs humains qui se comportaient “dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens”.

Ce qui n’empêche pas encore de nombreux chrétiens de continuer de penser que la Bible est bien parole de Dieu, puisque les vérités dictées par celui-ci sont non seulement éternelles, mais toujours d’actualité et applicables. Une autre interprétation, portée par les intellectuels chrétiens, défend cependant une thèse qui se contente de prôner une image du Christ présent dans notre vie et dans l’expérience personnelle et intime de chaque croyant, un Christ considéré “comme étant la parole de Dieu faite chair, et le Verbe fait chair”. Néanmoins, le concile Vatican II avait insisté pour rappeler l’estime portée aux musulmans qui “adorent avec nous le Dieu unique”.

Les rapports sont beaucoup plus compliqués entre les disciples de la Torah et les adeptes du Coran. À l’heure où Israël commet un génocide sur une population désarmée, il peut paraître incongru d’interroger les textes saints des uns et des autres. Pourtant, des deux côtés, le dialogue, bien qu’assourdi par les bombes, n’a jamais été rompu. De nombreux exégètes continuent à s’exprimer sur la religion de l’autre.

Trois approches de Dieu

On peut citer à cet égard les travaux de l’islamologue israélien de renommée internationale Meir Bar-Asher, directeur du département de langues et littérature arabes de l’université hébraïque de Jérusalem. Dans son fameux Les Juifs dans le Coran, l’auteur insiste sur les similitudes entre la halakha des juifs et la charia des musulmans, des jurisprudences qui jouent un rôle important pour les tenants des deux religions. L’universitaire explique aussi que les Banû Isrâ’îl, ou “fils d’Israël”, sont omniprésents dans le Coran, et considérés comme le “peuple élu”.

Mais il faut reconnaître que, malgré le caractère universel des trois révélations, d’abord juive, ensuite chrétienne et enfin musulmane, chacune d’elles garde une approche différente du Dieu unique. S’il s’agit de la même essence spirituelle universelle, l’adaptation et l’interprétation des textes saints, ainsi que leur application, relèvent du génie de chaque peuple. Même si de nombreux théologiens juifs, tels que Moïse Maïmonide (1138-1204) ou Juda Hallévi (1075-1141), n’ont pas hésité à reconnaître que le christianisme et l’islam étaient des religions nécessaires à la rédemption de l’humanité, puisqu’elles avaient converti de nombreux peuples au monothéisme.

 

CORAN, ENQUÊTE SUR UN BEST-SELLER, un dossier réalisé par Rachid Benzine, Abdellatif El Azizi, Yassir Guelzim, Nadia Hathroubi-Safsaf, Fadwa Miadi et Fatma Torkhan

 

SOMMAIRE

Bataille de chiffres autour du livre sacré des musulmans

De Paris à Argenteuil, les itinéraires multiples d’un objet de culte

Un sacré bouquin

Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »

De kalima à baraka, retour aux sources du Coran

Six livres pour déconstruire les idées reçues (à paraître)