Proche-Orient en guerre : « L’ultimatum de Donald Trump pourrait précipiter le conflit vers un point de non-retour », Younes Abouyoub

 Proche-Orient en guerre : « L’ultimatum de Donald Trump pourrait précipiter le conflit vers un point de non-retour », Younes Abouyoub

Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate.

Proche-Orient en guerre – Quatrième volet de notre série de décryptages sur la guerre et ses répercussions, cet entretien avec Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate, analyse la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient. Pour lui, le risque d’embrasement n’est plus une hypothèse lointaine.

 

En quoi l’élimination d’Ali Khamenei a-t-elle reconfiguré les rapports de force au Moyen-Orient et le rôle des alliés de l’Iran ?

La situation est d’une complexité fascinante et terrifiante, car elle mêle des logiques de survie, des allégeances historiques et le spectre toujours présent d’un embrasement incontrôlable, qui pourrait dépasser les limites géographiques de la région. L’assassinat du guide suprême Ali Khamenei a agi comme un séisme dont les répliques se font sentir sur chaque front où l’Iran a tissé sa toile. Khamenei n’était pas uniquement un chef d’État, mais également, et surtout, un guide religieux et spirituel dont la légitimité dépasse l’Iran.

L’entrée en guerre du Hezbollah, ce frère d’armes que certains disaient à tort complètement décimé, constitue un tournant majeur dans cette guerre. En frappant le premier, il a cherché à dissuader une offensive israélienne contre le Liban, imminente, d’autant que son bouclier iranien s’est considérablement affaibli. Cependant, cette décision l’isole, pour l’instant, dangereusement au Liban, où le gouvernement et même son allié chiite Nabih Berri dénoncent une aventure imposée au peuple libanais.

Le Yémen, aux aguets, est calme pour le moment, mais pour combien de temps encore ? En Irak, la situation est la plus explosive. Les groupes intégrés aux Forces de mobilisation populaire brouillent la frontière entre milice et État. Le risque de voir une faction agir seule et déclencher une confrontation directe entre les États-Unis et l’État irakien est plus élevé que jamais.

Le risque d’embrasement semble bien réel. Jusqu’où peut-il aller ?

Nous sommes au cœur d’un basculement stratégique historique en Asie de l’Ouest. Alors que l’ordre régional fondé sur des équilibres de terreur surveillés par les États-Unis s’effrite, le risque d’embrasement obéit désormais à une logique hybride, ni totalement centralisée, ni purement accidentelle.

La disparition de l’ayatollah Ali Khamenei, puis celle d’Ali Larijani, ainsi que la violence des attaques menées contre l’Iran, ont radicalisé la nouvelle vague de dirigeants. L’Iran est encore mesuré dans sa riposte et attend de voir quelle sera l’attitude des Européens avant de déterminer ses prochaines actions.

Le risque réside désormais dans une accumulation de réactions en chaîne non contrôlées. L’embrasement ne viendra probablement pas d’un ordre explicite, mais d’un incident qui échappe à toute régulation : un missile atteignant un site énergétique saoudien, une frappe massive au Liban ou une attaque sur les infrastructures irakiennes.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, est déjà une zone de tension majeure. Une frappe réussie contre un terminal pétrolier saoudien ou émirati ferait bondir les prix du baril à des niveaux records.

L’Irak cumule aujourd’hui une triple crise politique, sécuritaire et économique, et pourrait basculer dans une guerre civile attirant des puissances régionales.

L’engagement direct des monarchies du Golfe transformerait ce conflit en guerre régionale généralisée. Ce qui rend la situation encore plus dangereuse, c’est la disparition des canaux de médiation. Le risque d’embrasement n’est plus une hypothèse lointaine, mais une tendance lourde. Nous sommes entrés dans une phase de « désordre créatif » où la logique de l’incident supplante celle de la stratégie.

Surpris par la résilience et la stratégie militaire iraniennes, les États-Unis sont pris au piège. S’ils continuent dans l’escalade, le pouvoir iranien se renforcera davantage, à l’instar de ce qui s’était passé après l’agression de Saddam Hussein en 1981. S’ils arrêtent leurs attaques contre l’Iran maintenant, tout l’effort de guerre aurait été vain. Ils auront perdu encore plus en crédibilité et en force de dissuasion. Enfin, l’ultimatum lancé par le président Donald Trump aux Iraniens pour lever le blocus du détroit d’Ormuz constitue une menace qui, en cas de mise en œuvre, pourrait faire office de détonateur ultime et précipiter le conflit vers un point de non-retour.

Les alliés de l’Iran sont-ils encore pilotés depuis Téhéran ou disposent-ils d’une réelle autonomie ?

La question de l’autonomie est au cœur de la dynamique actuelle. Le paradigme selon lequel tout serait centralisé à Téhéran est faux. Nous ne sommes pas face à un téléguidage parfait, mais face à des entités qui s’adaptent à une guerre existentielle en coordonnant tactiquement leurs actions. L’opération Epic Fury du 28 février 2026, qui a décapité une partie du régime iranien, a profondément bouleversé l’architecture de l’« axe de la résistance ». Paradoxalement, cet événement a mis en lumière une réalité nouvelle : le degré d’autonomie des groupes alliés comme le Hezbollah et les Houthis n’a jamais été aussi élevé. La logique actuelle n’est plus celle de la retenue observée après le 7 octobre 2023, mais celle d’une coordination tactique visant des objectifs communs. Les frappes simultanées montrent une synchronisation, mais les infiltrations des cercles de décision ont resserré le pouvoir autour des noyaux militaires, parfois au détriment du politique.

Le Hezbollah agit-il encore pour l’Iran ou d’abord pour sa propre survie ?

L’autonomie du Hezbollah réside aujourd’hui dans sa capacité à interpréter les intérêts du Liban et de l’axe et à agir en conséquence. Mais cette action est devenue si existentielle qu’elle sert autant, sinon plus, sa propre cause nationale que celle de l’Iran. Son intervention doit être comprise moins comme l’exécution d’un ordre de Téhéran que comme une initiative préemptive pour sa propre survie. Leur calcul est clair : anticiper une frappe israélienne plutôt que la subir. Le Hezbollah agit donc aujourd’hui avant tout comme un acteur libanais cherchant à préserver ses positions, et non comme un simple relais stratégique iranien.

Dans ce contexte de tensions, quelles sont les stratégies adoptées par le Yémen et l’Irak ?

Au Yémen, Ansarullah n’est pas un simple supplétif. C’est un acteur structuré, autonome, avec une base territoriale, des ressources économiques et une profondeur stratégique. Le mouvement, d’obédience zaydite, a toujours conservé une certaine indépendance. Il affiche une solidarité forte avec Téhéran, tout en préparant ses propres options militaires, notamment autour du détroit de Bab al-Mandab.

En Irak, la situation est radicalement différente. Elle est marquée par une fragmentation extrême, avec des factions « faucons » engagées dans une guerre d’usure contre les intérêts américains, des groupes pragmatiques intégrés au jeu politique et des combattants en attente d’un signal. Le gouvernement de Mohammed Chia al-Soudani est pris dans une contradiction structurelle. Il tente de contenir des milices qu’il finance lui-même. Le chaos est tel que certaines factions s’accusent d’infiltration. Les assassinats ciblés de commandants illustrent cette porosité. En définitive, les groupes irakiens ne forment pas une ligne de défense cohérente, mais contribuent à une instabilité diffuse, rendant le conflit encore plus imprévisible.

 

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