Mort de Liamine Zeroual : Naïma Huber-Yahi ravive ses souvenirs de la décennie noire

Naïma Huber-Yahi revient sur ses souvenirs de la décennie noire après la mort de Liamine Zeroual. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
Après la mort de Liamine Zeroual, figure de la décennie noire en Algérie, l’historienne Naïma Huber-Yahi se replonge dans ses souvenirs. Elle évoque l’élection présidentielle de 1995, vécue depuis la France, entre peur, solidarité familiale et sentiment d’appartenance.

Cette période s’inscrit dans la rupture provoquée par les élections législatives de 1991, marquées par la victoire du Front islamique du salut (FIS), arrivé largement en tête au premier tour avec 48 % des voix.
L’interruption du processus électoral par les autorités et la proclamation de l’état d’urgence, le 9 février 1992, ouvrent alors la voie à un conflit armé long et meurtrier, resté dans l’histoire sous le nom de « décennie noire ».
Éprouvé par la lourdeur de la tâche, Zeroual choisit de quitter le pouvoir avant le terme de son mandat, préparant la transition qui conduira à l’élection d’Abdelaziz Bouteflika.
La disparition de Liamine Zeroual, ce samedi 28 mars, a ravivé chez Naïma Huber-Yahi des souvenirs intimes. Spécialiste de l’histoire de l’immigration maghrébine, elle revient sur un moment marquant de l’élection présidentielle de 1995, où l’histoire de l’Algérie rejoint celle de toute une génération.
LCDL : Sa disparition semble avoir réveillé en vous un souvenir très fort…
Naïma Huber-Yahi : Oui, profondément. Elle m’a replongée dans une période très marquante de ma vie : j’avais 18 ans et l’Algérie traversait ce qu’on appelle la décennie noire. C’était une époque d’angoisse permanente. Même dans le nord de la France, nous ressentions cette tension, mêlée à une forte solidarité familiale.
Comment cette solidarité s’exprimait-elle concrètement ?
Notre maison est passée de 8 à 14 personnes. Nous avons accueilli une partie de notre famille venue d’Algérie. Il y avait beaucoup d’entraide, mais aussi une inquiétude constante. Et en France, les premiers attentats islamistes renforçaient ce sentiment que la violence nous poursuivait, même à distance.
Vous évoquez un souvenir très précis lié à l’élection de 1995…
Oui. Mon père nous a tous emmenés voter. C’était la première élection après l’arrêt du processus électoral de 1991. Nous sommes arrivés au consulat de Lille à 4 heures du matin… et il y avait déjà une foule immense. Toute la communauté était là. On a attendu des heures, dans le froid, avec cette rumeur : sans tampon de vote, on ne pourrait plus retourner en Algérie.
Qu’est-ce que cela a représenté pour vous ?
Sur le moment, je ne comprenais pas vraiment cette peur. Nous n’avions jamais eu les moyens de retourner en Algérie. Mais cette idée donnait un poids énorme à ce geste. Voter devenait un lien vital avec un pays que nous connaissions peu, mais que nous portions en nous.
Vous parlez d’une émotion paradoxale…
Naïma Huber-Yahi : Oui. J’ai ressenti une appartenance très forte à la communauté algérienne de France, unie et solidaire. C’était presque beau. Mais en même temps, j’ai eu l’impression d’assister à la fin de quelque chose : le rêve du retour de mon père. Ce jour-là, j’ai senti qu’il s’éteignait.
Pourquoi ce moment marque-t-il cette bascule ?
Parce qu’il y avait une forme de lucidité. Nos parents tenaient à ce que nous votions, mais au fond, nous savions tous que notre vie était désormais ici. Ce vote était à la fois un attachement… et un adieu.
Vous évoquez aussi une forme de “trahison”…
Oui. Beaucoup d’enfants d’immigrés comprendront. On grandit avec ce rêve du retour, puis on réalise qu’on ne le vivra pas. On s’ancre ailleurs. Et cela peut donner l’impression de trahir quelque chose, ou quelqu’un.
Comment ce souvenir résonne-t-il aujourd’hui ?
Naïma Huber-Yahi : J’essaie de raconter cette histoire, la nôtre. De mettre en mots cette mémoire entre deux rives. Sans jamais cesser de dire à l’Algérie que je l’aime. C’est un amour parfois abstrait, parfois douloureux, mais sincère. Une manière aussi de rester fidèle à mes parents, à leur histoire, même si leur rêve a changé de forme.
