Point de vue. L’acrobatie d’une république dite islamique

 Point de vue. L’acrobatie d’une république dite islamique

Téhéran, 5 juillet 2024. L’ayatollah Ali Khamenei participe au scrutin présidentiel dans un régime hybride où l’expression électorale demeure subordonnée à la tutelle du Guide suprême et des institutions religieuses. © ATTA KENARE / AFP

Le régime de la république islamique d’Iran est fondé sur un système politique aussi contorsionniste que contradictoire, même s’il est aujourd’hui victime d’une guerre d’agression américano-israélienne.

 

L’Iran affiche présomptueusement au monde entier sa « république islamique », formule illustrant sans doute un oxymore politique spectaculaire. La question qui se pose alors pour un logicien ordinaire est de savoir comment une république, fondée en principe sur la souveraineté populaire, peut-elle être en même temps islamique, c’est-à-dire soumise à une souveraineté divine et à une autorité religieuse ? Cette acrobatie constitue pourtant le cœur même du système politique iranien depuis 1979, date de la « révolution islamique ».

Pour les théologiens révolutionnaires du clergé iranien, il ne s’agit nullement d’une contradiction, comme le croient les rationalistes occidentaux ou même arabes, mais d’un compromis en bonne et due forme, théorisé, institutionnalisé, appliqué et interminablement interprété au gré des aléas de la conjoncture politique, comme on l’a vu encore lors de la guerre irano-américano-israélienne, après l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei. Faute d’un autre véritable « Guide suprême » à la disposition du régime, on s’est rabattu sur le fils du Guide suprême lui-même, qui, visiblement, est loin d’être un savant en islam ou un faqih de haute voltige ayant de hautes compétences religieuses (marja’iyyat), comme l’exige la Constitution iranienne. On peut certes se dire, situation exceptionnelle, « norme exceptionnelle », comme chez les laïcs. Auquel cas, la guerre permet de déroger à tout. Face à l’ennemi, et pour des questions vitales, il est sans doute permis de s’accommoder de Dieu.

 

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Après tout, dès la révolution de Khomeyni en 1979, qui a renversé la monarchie du Shah, on a instauré non pas un régime religieux proprement dit, mais un système tendant à se substituer à la fois à la monarchie autoritaire du Shah et aux démocraties libérales occidentales. La fin justifie les moyens. Le terme même de « république islamique » traduit cette prétentieuse ambition d’associer la participation populaire à un ordre normatif fondé sur la charia. Les islamistes sunnites n’en sont, eux non plus, pas loin, même s’ils honnissent comme le diable le régime chiite iranien. De fait, la Constitution iranienne de 1979, adoptée par référendum, consacre cette double source de légitimité, où la souveraineté divine cohabite avec la souveraineté populaire exprimée par le vote.

Ce compromis repose sur un concept central, celui de velayat-e faqih (gouvernement du juriste-théologien), théorisé par Ruhollah Khomeyni lui-même. Selon cette doctrine, en l’absence de l’Imam caché, il revient à un juriste religieux qualifié d’assumer la direction de la communauté. Assurément, ce principe confère aux clercs une primauté politique, en étant les détenteurs légitimes du pouvoir et sa caution morale. Le Guide suprême, aujourd’hui caché ou blessé par les bombardements américano-israéliens, incarne alors cette autorité. Il se situe au sommet de l’État, au-dessus du président, du parlement et même du pouvoir judiciaire, qu’il supervise directement. L’article 110 de la Constitution lui confère en effet l’autorité nécessaire pour déterminer et superviser la politique générale, commander les forces armées (relevant de qui aujourd’hui en l’absence et l’autorité du nouveau Guide ?), déclarer la guerre et la paix, et nommer les hauts responsables (judiciaires, militaires, religieux). En somme, la Constitution met entre ses mains une véritable dictature théologico-politico-militaire, que n’auraient reniée ni Hitler ni Staline. Aujourd’hui, dans la phase de transition, il semble que la tâche soit assurée plutôt par un chef sécuritaire, mieux à même de gérer les affres de la guerre.

 

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Pire encore, c’est dans la période électorale que le système devient plus acrobatique. Puisque l’Iran est une république avec des élections régulières — présidentielles, législatives, municipales —, ces élections se déroulent sous la tutelle d’institutions religieuses qui filtrent, encadrent et parfois neutralisent la volonté populaire. Le Conseil des gardiens, composé en partie de religieux nommés par le Guide, peut invalider des lois votées par le parlement si elles ne sont pas conformes à la charia, et disqualifier des candidats aux élections (Constitution de 1979, art. 91-99). Ainsi, la souveraineté populaire existe, mais elle est conditionnée, encadrée et, en dernière instance, subordonnée à une souveraineté transcendantale.

Du coup, on a deux sortes d’États fusionnés. D’un côté, un État « républicain » avec ses institutions modernes (président élu, parlement, débats publics), de l’autre, un État « théocratique » où les décisions fondamentales relèvent d’une haute autorité religieuse qui, faut-il le signaler, est non élue. Mais le régime iranien revendique cette double légitimité idéologique. Ses officiels considèrent qu’il ne peut y avoir de contradiction entre la volonté du peuple et la loi divine, pour peu que le peuple soit guidé correctement (par quelques « éclairés »). Un peu comme la cité de Saint-Augustin, partagée théoriquement en cité terrestre et cité de Dieu, mais au fond, cohabitant et marchant ensemble.

 

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Cela dit, dans cette artificielle fusion, il ne faut surtout pas ignorer la hiérarchie. En cas de conflit, c’est la légitimité religieuse qui prime. La Constitution de 1979 affirme sans ambages que toutes les lois doivent être conformes aux préceptes islamiques (art. 4). Autrement dit, la souveraineté populaire est réelle, mais non souveraine au sens plein du terme. Elle ne peut s’exercer qu’à l’intérieur d’un cadre dogmatique ou théologisé. Le peuple choisit certes ses dirigeants, il ne choisit pas pour autant les règles fondamentales du jeu politique. Ce modèle théocratique ne renie pas totalement la démocratie (ou plutôt le pluralisme), comme les théocraties du passé, mais il tente, dans la mesure du possible, de la « domestiquer ». C’est comme si la religion se transfigurait en un principe supérieur républicanisé.

Cependant, cette cohabitation, peu synthétique et peu rationnelle, reste fragile et instable. Dans la pratique, elle provoque des tensions interminables. Les moments d’ouverture politique se sont systématiquement heurtés aux limites imposées par le pouvoir religieux ou le Guide suprême. L’expérience des présidents Mohammad Khatami dans les années 1990 ou celle du président Hassan Rouhani en savent quelque chose. Ils ont été élus sur des promesses de réformes, mais se sont heurtés à des institutions cléricales non élues capables de bloquer leurs initiatives. De même, les mouvements de contestation, comme celui de 2009 ou celui plus récent, illustrent les limites du système et de la légitimité. Une partie importante de la société iranienne, les jeunes et les femmes surtout, conteste en permanence ce principe de double souveraineté, vidant de sa substance la dimension républicaine du régime. Comme, à l’inverse, les défenseurs du système considèrent que, sans la tutelle du clergé et du dogme religieux, la république risquerait de glisser vers un modèle occidental reniant l’identité islamique de l’Iran. C’est le cercle carré.

 

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Il n’est pas inutile de se rappeler de la distinction de Kant entre l’« autonomie », qui est le fait de se donner sa propre loi, et l’« hétéronomie », qui est le fait de recevoir sa loi d’un principe extérieur (Fondation de la métaphysique des mœurs, 1785). Il en va exactement ainsi en Iran. La république suppose que le peuple se donne à lui-même ses lois, alors que la théocratie suppose que la loi provient d’une source transcendante. L’Iran a réellement du mal à concilier ces deux logiques en affirmant que le peuple choisit librement d’obéir à la loi divine. Mais on entre alors dans une fiction politique fragile et conflictuelle, comme l’illustre la répression de la population par le régime.

Ainsi, le paradoxe de la république islamique d’Iran, c’est qu’elle n’est ni une république au sens libéral du terme, ni une théocratie pure à l’ancienne. Elle est un régime hybride, engendrant des contradictions internes et des crises de légitimité à répétition, en dépit de la force, de la dureté et de la durée de ce régime. Encore une fois, au-delà des contestations de ses populations, la guerre d’aujourd’hui, qu’il n’a pas choisie, fait ressortir au grand jour les contradictions de ce régime hybride aux multiples autorités, brigades et milices dispersées, et sa difficulté à faire émerger un seul chef politique, un seul décideur, à même de conduire les hostilités dans l’urgence.

 

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