« Si Bab el-Mandeb devait également être bloqué, ce serait une double catastrophe pour le monde entier », Younes Abouyoub

 « Si Bab el-Mandeb devait également être bloqué, ce serait une double catastrophe pour le monde entier », Younes Abouyoub

Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate.

Septième entretien de notre série de décryptages. Alors que le conflit s’enlise, ses conséquences économiques dépassent déjà largement le cadre régional. Effondrement du trafic maritime, envolée des coûts énergétiques, fragilisation extrême des États : derrière les chiffres, c’est toute l’architecture économique et humanitaire de la région qui vacille.

Peut-on mesurer le coût économique de ce conflit qui dure depuis plus d’un mois ?

Le coût économique de cette guerre s’alourdit de façon alarmante. Au cours des deux premières semaines seulement, les Nations unies estiment que les pertes économiques régionales ont déjà atteint environ 63 milliards de dollars.

Ce chiffre ne cesse de croître, car les perturbations s’étendent aux marchés de l’énergie, au commerce maritime, à l’aviation et aux systèmes financiers. C’est un choc géopolitique majeur dont les répercussions se feront sentir au-delà de la région et bien après la fin de la guerre.

Que se passe-t-il si le conflit s’installe dans la durée ?

Maintenant que le conflit dure depuis plus d’un mois, les pertes régionales pourraient avoisiner les 150 milliards de dollars, ce qui représenterait environ 3,7 % du PIB de la région d’Asie occidentale.

Les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) seraient les plus touchés en raison de leur centralité dans les chaînes d’approvisionnement énergétiques. En parallèle, les économies importatrices d’énergie subiraient une inflation galopante, des factures d’importation de carburant en hausse et des pressions budgétaires intenses.

Au-delà des chocs conjoncturels, le risque le plus insidieux réside dans l’érosion des fondations mêmes de la stabilité étatique. Une prolongation du conflit menace d’engendrer des dommages structurels irréversibles sur trois plans.

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Premièrement, sur le plan fiscal et social, nous assisterions à une contraction permanente de l’espace budgétaire.

Les États, déjà très endettés, verraient leurs marges de manœuvre se réduire à néant. Non seulement à cause de la baisse de l’activité économique, mais aussi en raison de l’explosion des dépenses de défense et de sécurité, au détriment des investissements publics dans l’éducation, la santé et les infrastructures.

Cela compromettrait durablement la réalisation des Objectifs de développement durable dans la région.

Deuxièmement, sur le plan humanitaire et démographique, nous risquons de passer d’une crise aiguë à une catastrophe chronique.

Les 82 millions de personnes ayant déjà besoin d’assistance avant la guerre pourraient voir leur nombre exploser, tandis que les systèmes d’aide humanitaire, déjà fragiles et en manque de financement, risquent l’effondrement face à des contraintes d’accès et de financement accrues.

Les déplacements internes massifs et les mouvements de migration de retour pourraient devenir permanents, déstabilisant des communautés hôtes déjà éprouvées et créant des tensions sociales durables.

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Troisièmement, sur le plan de la résilience économique, nous assisterions à une fragmentation accrue des chaînes d’approvisionnement régionales. La confiance des investisseurs, une fois érodée, est extrêmement longue à restaurer.

C’est déjà le cas pour Dubaï, qui commence à subir une fuite des capitaux vers des places financières plus sûres comme Singapour ou Hong Kong.

La région risquerait de voir s’opérer un réaménagement structurel des routes commerciales et logistiques pour les contourner, ce qui l’exclurait de fait des flux mondiaux et augmenterait son coût d’accès aux marchés internationaux.

C’est pourquoi, même si le scénario d’une guerre durant une année semble à ce stade peu probable mais possible, ses conséquences potentielles sont si systémiques qu’elles justifient une préparation régionale immédiate pour l’éviter à tout prix.

Le détroit d’Ormuz est présenté comme un point de tension majeur. Quel est l’impact réel de la crise sur cette voie maritime stratégique ?

Les chiffres sont à la fois éloquents et inquiétants. Le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz a chuté de 96 à 97 %. C’est une artère vitale pour l’économie mondiale qui est quasiment à l’arrêt.

En termes de valeur, ce sont environ 2,4 milliards de dollars de flux commerciaux qui sont perturbés chaque jour. Au cours des quinze premiers jours du conflit, les pertes commerciales ont dépassé les 30 milliards de dollars.

Cela atteste de l’importance cruciale des corridors maritimes de la région pour l’ensemble du commerce international. Si, avec l’entrée en guerre des Houthis, Bab el-Mandeb devait également être bloqué, ce serait une double catastrophe pour le monde entier.

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Au-delà des chiffres bruts, quelles sont les vulnérabilités structurelles qui aggravent la situation pour les populations et les États de la région ?

Le choc actuel frappe une région déjà extrêmement fragilisée. De nombreux pays arabes sont entrés dans cette crise avec des niveaux d’endettement très élevés et des marges de manœuvre budgétaires extrêmement réduites.

Il ne faut pas oublier qu’avant même cette escalade, 210 millions de personnes, soit 43 % de la population, vivaient déjà dans des zones affectées par des conflits.

Parmi elles, 82 millions dépendaient pour leur survie d’une aide humanitaire d’urgence, notamment au Soudan, à Gaza, au Liban et au Yémen. Cette nouvelle crise ne fait qu’intensifier ces pressions humanitaires et exacerber des fragilités déjà béantes.

Quel pays pâtit le plus de cette escalade ?

Le Liban est sans aucun doute le pays le plus vulnérable et le plus sévèrement touché. Les frappes israéliennes ont déjà entraîné une réduction de 65 % du trafic de l’aéroport de Beyrouth.

Si l’escalade suit une trajectoire similaire à celle des frappes de 2023-2024, les pertes pourraient atteindre 3 à 5 milliards de dollars en un seul mois.

Ce qui rend la situation particulièrement critique, c’est que cette nouvelle crise frappe une économie qui s’est déjà contractée de près de 40 % depuis 2019. Le Liban n’a tout simplement pas la capacité d’absorber un nouveau choc d’une telle ampleur.

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Comment les marchés financiers et les flux énergétiques réagissent-ils à ce contexte de forte incertitude ?

Les marchés financiers réagissent avec une extrême rapidité à ce type de choc géopolitique. Nous avons observé des pertes de capitalisation boursière massives.

Sur quatre des plus grandes places financières de la région (Abu Dhabi, Dubaï, Qatar et Koweït), les pertes combinées ont atteint 157,5 milliards de dollars. Dans le même temps, le coût d’emprunt des États souverains augmente, ce qui pèse lourdement sur des finances publiques déjà sous tension.

Actuellement, le risque principal ne vient pas d’une destruction des infrastructures de production mais bien d’une perturbation du transport.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un quart du pétrole maritime mondial, est en partie bloqué. Même sans toucher aux champs pétrolifères, le simple fait de retarder les exportations ou d’augmenter les primes d’assurance des navires crée une volatilité extrême sur les prix.

Les marchés du gaz naturel ont été encore plus volatils, avec des hausses de prix spectaculaires dépassant les 80 % pour le benchmark européen.

Au-delà des chiffres, quelle est la principale révélation de cette crise ?

Ce conflit nous rappelle brutalement l’importance cruciale d’une coopération régionale approfondie pour renforcer la résilience collective face aux chocs. Un projet panarabe fait défaut depuis trop longtemps.

Il est urgent de cesser les hostilités, de respecter scrupuleusement le droit international humanitaire et de privilégier les voies du dialogue et de la médiation pour résoudre les différends.

L’avenir de la région, sa stabilité et son développement durable en dépendent. La prolongation de cette guerre ne fera qu’engendrer des pertes économiques colossales et une catastrophe humanitaire aux conséquences irréversibles.

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