Journalistes sportives : Un éprouvant parcours d’obstacles

 Journalistes sportives : Un éprouvant parcours d’obstacles

La journaliste Vanessa Le Moigne lors d’un match de football au stade de la Meinau, à Strasbourg, en 2021. (crédit : Jean Catuffe/DPPI via AFP)

Les journalistes sportives qui exercent ce métier sont parfois prises en étau, entre cyberharcelement et environnement de travail hostile. Faire carrière devient un dur combat quotidien, jusqu’au découragement, comme l’affaire Vanessa Le Moigne l’a illustré.

Numéro 210 – Mars 2026

En Bref : Les journalistes sportives font face à un environnement marqué par le cyberharcèlement et le sexisme. L’affaire Vanessa Le Moigne illustre ces violences persistantes. Malgré une prise de conscience, les inégalités restent fortes.

C’est l’une des multiples répercussions de la houleuse finale de la Coupe d’Afrique des nations entre le Maroc et le Sénégal. Victime de cyberharcèlement, la présentatrice et journaliste de beIN Sports, Vanessa Le Moigne, a annoncé, le 23 janvier, qu’elle arrêtera de couvrir le football à partir de la fin de saison. Que lui était-il reproché ? Une interview d’après-match d’Edouard Mendy, jugée maladroite ou partiale par ses détracteurs. Elle lui avait demandé si Brahim Diaz avait volontairement manqué son penalty. Une manière, selon certains, de “rattraper” le coup de sifflet de l’arbitre en faveur du pays hôte, sans jouer un titre continental là-dessus.

« Le cas de Vanessa Le Moigne est assez symptomatique du registre de la critique envers les journalistes sportives, relève Sandy Montañola, enseignante-chercheuse à l’université de Rennes 1, qui travaille sur les inégalités femmes-hommes dans les médias. On ne débat pas de leurs opinions, comme avec leurs collègues hommes. On nie leur identité professionnelle et leur capacité à parler de sport. »

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Journalistes sportives : cyberharcèlement et remise en cause de la légitimité

Toujours sur beIN Sports, moins d’un mois plus tard, un camarade de rédaction de Vanessa Le Moigne, le consultant Daniel Bravo, se distinguait par une sortie sexiste alors que la directrice sportive du Paris FC, Gaëtane Thiney, se trouvait à l’image. « J’ai l’impression qu’elle parle lingerie », lâchait l’ex-joueur du PSG, avant de ricaner. Des propos qui « contribuent à fragiliser la légitimité des femmes dans le sport, qu’elles soient joueuses, dirigeantes, journalistes ou consultantes », réagissait l’association Femmes journalistes de sport, qui avait appelé, quelques jours plus tôt, à une prise de conscience collective de l’ensemble des acteurs du journalisme sportif, en soutien à Vanessa Le Moigne.

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Sexisme ordinaire dans le quotidien des journalistes sportives

Chez les journalistes consultées, les expériences sont diverses. Certaines se plaignent de ne pas pouvoir aspirer aux mêmes postes que leurs collègues masculins ; d’autres ont dû faire face à des remarques sur leur physique dès leur entretien d’embauche, tandis qu’une professionnelle de l’information chevronnée affirme ne jamais avoir été discriminée.

Ex-joueuse de rugby à XIII et lanceuse de marteau devenue journaliste, Jessika Guehaseim s’épanouit, elle, dans sa profession. Elle n’en dresse pas pour autant un tableau idyllique. « A la télévision, on sait qu’à chaque fois qu’on se présente, on va être jugée sur notre apparence. On a ainsi pu me dire que j’étais trop grande, trop grosse, confie-t-elle. Mais ma chance, peut-être parce que j’ai un passé de sportive de haut niveau, c’est que j’ai une énorme carapace. » Chez ses collègues masculins, elle loue ceux qui la présentent lors des retransmissions de rugby à XIII comme ancienne internationale et journaliste, ce qui lui évite tout procès en légitimité de la part du public. Mais elle a aussi essuyé quelques remarques sexistes : « Comme j’ai pratiqué des sports considérés comme masculins, on a pu me dire : ‘Tu ne peux pas parler de gymnastique, car tu es spécialiste des sports de mecs.’ On a aussi pu me faire un compliment, entre guillemets, en me disant que j’avais ‘plus de couilles’ que d’autres journalistes. Au final, on est toujours ramenées à notre genre. »

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Pourquoi les journalistes sportives restent minoritaires dans les rédactions

Depuis le documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, diffusé en 2021 sur Canal+ et réalisé par Marie Portolano – qui a accusé de harcèlement son ex-collègue Pierre Ménès –, les discriminations auxquelles font face les journalistes ont été davantage visibilisées. Sexualisées par le public, leurs collègues ou leurs supérieurs, ces femmes ont-elles vu leur cause réellement avancer ? Les chiffres ne semblent pas aller dans ce sens. Selon une enquête menée en 2022, elles ne représentent en France que 15 % des effectifs des rédactions sportives, dans une profession pourtant globalement paritaire (48 % de femmes détentrices de la carte de presse en 2024).

D’autres spécialités historiquement masculines ont pourtant connu des évolutions notables, comme le journalisme politique, qui s’est progressivement féminisé à partir des années 1990. Pourquoi cette exception sportive ? Coautrice d’une étude sur les discriminations dont sont victimes les journalistes de sport, hommes et femmes, en France, en Suisse et en Belgique, Sandy Montañola insiste sur la multiplicité des facteurs. « Une spécificité du sport est qu’il requiert beaucoup de déplacements, en soirée, le week-end, parfois sur de longues périodes, et cela freine davantage les femmes, car on sait qu’elles sont beaucoup plus souvent chargées de leur famille, indique la chercheuse et responsable de formation en journalisme à l’IUT de Lannion. Des journalistes ont fini par se réorienter à cause de l’ambiance machiste des rédactions, et d’autres anticipent un milieu hostile, même si j’ai aussi des étudiantes qui ont eu de très bonnes expériences. »

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Journalistes sportives : un milieu encore hostile malgré les alertes

En minorité dans les rédactions, les femmes le sont aussi sur le terrain. Combien n’ont pas fait face aux avances d’un joueur, d’un entraîneur, d’un dirigeant ? Le sport reste un milieu foncièrement masculin, pour ne pas dire masculiniste. Pas de quoi favoriser les vocations. « Entre ce qu’elles vivent sur le terrain, puis sur les réseaux, où beaucoup se censurent, certaines journalistes, surtout celles qui apparaissent devant la caméra, peuvent se retrouver dans un continuum de violence », souligne Montañola.

Les rédactions gagneraient pourtant à se féminiser. « On apporte un œil nouveau, estime Jessika Guehaseim. C’est pour cela que je suis convaincue que l’instauration de quotas de femmes dans les rédactions serait bénéfique pour tous. »

Alors, l’affaire Vanessa Le Moigne permettra-t-elle une véritable prise de conscience ? « Quand on aime son métier, on ne devrait pas souffrir comme ça, conclut l’ex-joueuse de rugby. Voir une grande dame de notre profession prendre une telle décision, je le perçois comme un cri d’alarme. » Sera-t-il écouté ?

Chiffres clés :

  • 15 % des effectifs des rédactions sportives en France
  • 48 % de femmes détentrices de la carte de presse en 2024
  • 2013 : début de carrière de Vanessa Le Moigne chez beIN Sports
  • 2021 : diffusion du documentaire de Marie Portolano

FAQ :

Pourquoi les journalistes sportives sont-elles plus exposées au cyberharcèlement ?
Elles subissent souvent des critiques qui remettent en cause leur légitimité, en plus de commentaires sexistes liés à leur genre.

Les femmes sont-elles nombreuses dans le journalisme sportif ?
Non, elles représentent environ 15 % des effectifs, malgré une profession globalement paritaire.

L’affaire Vanessa Le Moigne a-t-elle changé les choses ?
Elle a relancé le débat sur les violences et discriminations, mais les évolutions restent limitées selon les données disponibles.