Présidentielle 2027 : Hella Ben Youssef alerte sur la montée des extrêmes en France

 Présidentielle 2027 : Hella Ben Youssef alerte sur la montée des extrêmes en France

Hella Ben Youssef, juriste de formation et militante féministe franco-tunisienne, engagée dans les questions de démocratie, de justice sociale et de participation citoyenne. Photo : DR

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, Hella Ben Youssef analyse les fractures sociales, démocratiques et politiques qui traversent la France. Juriste de formation et militante féministe, cette figure franco‑tunisienne engagée des deux rives de la Méditerranée alerte sur la montée des extrêmes, l’épuisement du débat public et la nécessité de reconstruire un projet collectif capable de rassembler la société française.

2027 : quand les divisions ouvrent la voie aux extrêmes

Les présidentielles de 2027 ont déjà commencé. Bien avant les affiches officielles, bien avant les débats télévisés, bien avant les meetings et les slogans. Elles ont commencé dans les calculs d’appareil, dans les stratégies de conquête, dans les petites phrases soigneusement préparées et dans les ambitions qui avancent déjà masquées. Le grand mercatique présidentiel est désormais ouvert. Les noms circulent, les camps se positionnent, les rivalités internes reprennent doucement possession du débat public, pendant qu’une immense partie du pays regarde cette agitation avec une forme de lassitude démocratique. Comme si quelque chose s’était progressivement brisé entre le peuple et la politique.

Car, au fond, les Français n’attendent plus des scénarios tactiques ni des guerres de succession permanentes. Ils attendent des réponses. Ils parlent pouvoir d’achat pendant que d’autres parlent alliances. Ils parlent logement, désertification médicale, école, solitude sociale, déclassement, services publics et fins de mois, pendant que certains peaufinent déjà leurs trajectoires présidentielles. La fracture est peut-être là, dans ce décalage devenu immense entre les urgences vécues par le pays réel, la « France d’en bas », et les obsessions d’un système politique qui semble parfois fonctionner en vase clos.

Le plus inquiétant aujourd’hui n’est même plus le désaccord idéologique. Une démocratie vit du débat et une nation vit de ses contradictions. Le plus inquiétant, c’est l’incapacité croissante d’une partie de la classe politique à mesurer la profondeur du moment historique que traverse la France. Car nous sommes à un point de bascule. L’extrême droite progresse partout en Europe, les fractures sociales s’aggravent, les tensions identitaires deviennent des instruments électoraux, la défiance envers les institutions atteint des niveaux historiques et le rejet du politique s’installe durablement dans une partie de la société.

Et pourtant, certains continuent à pratiquer la politique comme dans les années d’abondance démocratique, entre calculs individuels, guerres d’ego, logiques de courant et communication avant vision. Comme si le pays n’était pas traversé par une crise beaucoup plus profonde qu’une simple alternance électorale. Car ce que traverse la France aujourd’hui est avant tout une crise du lien national.

Cette crise est aussi profondément sociologique. Depuis plusieurs années, le pays voit se multiplier des fractures territoriales, sociales et culturelles qui finissent par produire un sentiment diffus de désorientation collective. Entre les grandes métropoles et les périphéries oubliées, entre les centres-villes et les territoires ruraux, entre les catégories diplômées et les classes populaires confrontées au déclassement, entre des générations qui ne partagent plus les mêmes horizons économiques ni les mêmes perspectives d’avenir, la société française semble parfois avancer sans récit commun capable de maintenir l’équilibre national.

Le malaise contemporain n’est plus uniquement économique. Il est aussi symbolique. Beaucoup de Français ont désormais le sentiment de ne plus être entendus, de ne plus être représentés, parfois même de ne plus compter dans les grandes orientations du pays. C’est dans ces espaces de fragilité démocratique que prospèrent les colères, les radicalités et les votes de rupture. Lorsqu’une société doute durablement d’elle-même, les fractures identitaires deviennent alors des refuges politiques faciles et les simplifications remplacent progressivement la complexité nécessaire au débat démocratique.

Face à cela, la responsabilité historique des grands partis est immense. Car aucune famille politique ne peut durablement prétendre gouverner en restant enfermée dans des rivalités internes, des logiques de courant ou des guerres d’ego permanentes alors que le pays traverse une crise démocratique et sociale profonde. La période actuelle exige bien davantage que des stratégies d’appareil ou des affrontements internes sans fin. Elle impose une véritable capacité collective à reconstruire une vision politique crédible, capable de répondre aux fractures sociales, territoriales et démocratiques qui traversent aujourd’hui la société française. Car une société fragilisée laisse toujours un espace immense aux simplifications, aux colères et aux promesses de rupture immédiate.

Les sociétés en perte de repères deviennent souvent vulnérables aux discours populistes qui transforment les angoisses collectives en solutions faciles. Une vieille histoire orientale raconte qu’un homme proposa un jour à la vente une boîte fermée en déclarant : « Qui l’achète alors que moi-même j’ignore ce qu’elle contient ? » Les enchères montèrent jusqu’à devenir extravagantes. Mais lorsque l’acheteur ouvrit enfin la boîte, il n’y trouva qu’un vieux morceau de papier sur lequel était écrit : « Celui qui veut voir pousser sa barbe n’a qu’à la peigner vers le bas. »

Ainsi agissent parfois les peuples lorsqu’ils remettent leur destin à des récits politiques construits davantage sur l’émotion, la peur ou le rejet que sur une véritable vision de gouvernement. Ils projettent sur des figures providentielles des espoirs de salut immédiat, les sanctuarisent avant même l’épreuve du réel, puis découvrent parfois, une fois l’illusion dissipée, que la « boîte » ne contenait qu’un vide politique habillé de slogans simplistes.

Mais le problème ne réside pas uniquement dans le vide de certains discours populistes. Il réside aussi dans cette fragilité démocratique collective qui pousse parfois des sociétés entières à préférer le pari sur l’inconnu lorsque les difficultés sociales s’aggravent et que l’espoir politique s’affaiblit.

Et c’est précisément là que réside aujourd’hui le danger majeur pour la démocratie française. Car à force d’épuiser le débat public dans des divisions permanentes, à droite comme à gauche, à force de transformer la politique en compétition de personnes davantage qu’en confrontation de visions pour le pays, certains ouvrent progressivement une véritable autoroute aux forces les plus radicales, et notamment à l’extrême droite, dont la progression constitue désormais un danger réel pour l’équilibre républicain, démocratique et social de la France.

L’histoire montre pourtant qu’aucune démocratie n’est réellement protégée lorsque les partis républicains cessent de parler aux inquiétudes concrètes du pays réel et laissent les colères sociales être captées par les discours identitaires, les simplifications autoritaires ou les logiques de désignation de boucs émissaires.

À l’approche de 2027, beaucoup de Français n’attendent d’ailleurs pas une nouvelle guerre des egos entre sensibilités voisines pendant que le pays traverse une crise démocratique majeure. Ils espèrent au contraire des responsables capables de dépasser les fractures partisanes, de parler au pays réel et de construire des projets suffisamment solides pour rassembler au-delà des camps traditionnels.

Car gouverner la France aujourd’hui ne peut pas consister uniquement à additionner des promesses économiques, des positionnements sécuritaires ou des stratégies de conquête électorale. Ceux qui réfléchissent déjà à se présenter en 2027 devront aussi être capables de comprendre ce qu’est devenue la société française, comment elle s’est construite et par quelles histoires humaines elle a été façonnée. On ne peut pas prétendre rassembler un pays sans regarder lucidement la manière dont il s’est bâti au fil des décennies.

La France contemporaine est le produit d’une histoire complexe, parfois douloureuse, mais profondément collective. Une histoire faite de mémoires, de migrations, de reconstruction, de travail, de brassages culturels et d’apports successifs venus de générations différentes. Faire abstraction de cette réalité serait une erreur politique autant qu’une faute historique. Car un responsable politique qui aspire à gouverner la France ne peut ignorer ni ceux qui ont participé à construire sa prospérité, ni ceux qui continuent aujourd’hui à faire vivre son économie, ses services publics, sa recherche, sa culture et son équilibre social.

Celui ou celle qui devra gouverner demain ne pourra pas être un dirigeant sectaire ou clivant. Il ou elle devra comprendre qu’un président de la République est le président de tous les Français, quelles que soient leurs origines, leurs croyances, leurs territoires ou leurs sensibilités politiques. La fonction présidentielle exige de rassembler et non d’attiser les fractures, d’apaiser et non d’alimenter les peurs, de porter une vision collective plutôt que des discours de rejet, de haine ou de radicalité permanente.

C’est aussi cela, au fond, le véritable défi républicain de 2027 : être capable de parler à toute la France et à toute son histoire. Car l’histoire française ne s’arrête pas aux abolitions. Après les colonies sont venus les travailleurs immigrés qui ont participé à reconstruire la France d’après-guerre. Des milliers d’hommes et de femmes venus du Maghreb, d’Afrique, du Portugal, d’Italie, de Pologne ou d’ailleurs ont travaillé dans les mines, les usines, le bâtiment, les transports et les grands chantiers invisibles de la prospérité française.

Puis sont venues d’autres générations : médecins, chercheurs, ingénieurs, enseignants, entrepreneurs, artistes, cadres, fonctionnaires, ces « matières grises » qui contribuent elles aussi à faire avancer le pays. Cette histoire fait désormais pleinement partie du récit national français. Et pourtant, le débat public semble parfois vouloir réduire des millions de citoyens à leurs origines, leurs prénoms, leurs croyances ou leurs quartiers. Comme si la question essentielle était encore : « D’où viens-tu ? » Alors que la vraie question devrait être : « Que construisons-nous ensemble ? »

« La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », disait Charles de Gaulle. Une phrase qui résonne aujourd’hui avec une force particulière. Historiquement, « la corbeille » renvoyait au monde de la spéculation financière et des intérêts immédiats. Mais dans le climat politique actuel, cette formule semble dépasser largement son époque. Elle rappelle surtout qu’une nation comme la France ne peut être gouvernée au rythme des tendances, des calculs électoraux à court terme, des buzz médiatiques ou des rivalités d’ego permanentes. Elle porte aussi une vision profondément républicaine de la politique : celle d’un pays qui doit être pensé à long terme, autour d’un destin collectif, et non réduit à un simple marché de positionnements et d’ambitions personnelles.

La France a besoin aujourd’hui de responsables capables de rassembler et non de fracturer. Capables de penser le long terme. Capables de remettre l’économie réelle, la justice sociale, l’éducation, la réindustrialisation, les services publics et la dignité humaine au cœur du projet national. La politique ne peut plus être un simple théâtre d’egos ; elle doit redevenir une vision du pays.

Car, au fond, le vrai danger n’est peut-être pas seulement la montée de l’extrême droite. Le vrai danger, c’est l’épuisement démocratique d’un peuple qui finit progressivement par ne plus croire que la politique peut encore améliorer sa vie.

Les Français devront faire un choix en 2027. Mais ce choix devra être réfléchi, construit autour de visions crédibles, d’une capacité à gouverner et d’une volonté sincère de rassembler le pays plutôt que de l’exciter ou de le fracturer davantage.

Lorsqu’une société ne partage plus un destin commun, elle finit souvent par ne plus partager qu’une peur commune. Et lorsqu’un peuple cesse de croire en sa démocratie, ce ne sont jamais les démocraties qui en sortent renforcées.

Hella Ben Youssef

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La rédaction