Majid Embarech : « Entre la France et l’Algérie, la rupture est impossible »

Majid Embarech, maître de conférences à l’Université Côte d’Azur, analyse les relations entre la France et l’Algérie.
Entre crises mémorielles ravivées depuis 2005 et coopérations sécuritaires plus discrètes, la relation Paris-Alger reste marquée par une alternance de tensions et de rapprochements. Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Côte d’Azur et chercheur au CMMC (Nice), Majid Embarech décrypte les ressorts de ce lien « passionnel ». Il explique pourquoi, au-delà des discours officiels, la realpolitik rend la coopération entre les deux rives incontournable.
LCA : La France et l’Algérie semblent renouer le dialogue après une période de fortes tensions. Voyez-vous dans ce réchauffement actuel un vrai changement de cap, ou seulement une nouvelle parenthèse dans une relation structurellement difficile ?
Majid Embarech : Si l’on se place dans le temps long, il reste difficile d’imaginer un apaisement complet et durable des relations franco-algériennes. Il ne faut pourtant pas sous-estimer la portée des petits pas.
Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée en 2017, les phases de réchauffement, comme sa visite à Alger en 2022, alternent avec des moments de durcissement. La décision française de juillet 2024 sur le Sahara occidental, en faisant de l’autonomie sous souveraineté marocaine le cadre de règlement du conflit, a provoqué une crise majeure avec Alger. On a alors frôlé la rupture diplomatique.
La loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif » de la colonisation avait brutalement stoppé une dynamique de rapprochement entamée sous Chirac. Pourquoi ce texte a-t-il provoqué un tel choc en Algérie, au point que le président Bouteflika avait parlé de « négationnisme » ?
La loi du 23 février 2005 a bien été promulguée, mais l’alinéa le plus controversé de son article 4, relatif au « rôle positif » de la présence française outre-mer, a été supprimé en 2006. Le choc a été considérable parce que l’État algérien a construit une part importante de sa légitimité, depuis 1962, sur la mémoire de la guerre de libération et sur le culte des martyrs.
Même si Jacques Chirac était sincère dans sa volonté de réchauffement avec Alger, ce texte, porté dans un contexte politique français, a été perçu comme une tentative de réhabiliter l’ordre colonial. Pour les autorités algériennes, il ne pouvait qu’être inacceptable.
Il faut toutefois distinguer mémoire et histoire : la formule du « million et demi de martyrs » appartient au récit national algérien, mais les bilans établis par les historiens restent débattus. La lutte pour l’indépendance demeure un fondement de la légitimité nationale et d’une mémoire populaire transmise de génération en génération.
En France, cette guerre a longtemps été un non-dit ; le terme de « guerre d’Algérie » n’a été officiellement reconnu qu’en 1999. Depuis une vingtaine d’années, Paris fait parfois de petits pas, en reconnaissant certains épisodes comme la disparition de Maurice Audin ou la répression de Sétif, Guelma et Kherrata.
Cela paraît insuffisant à Alger. En France, une partie de la droite et de l’extrême droite estime que l’ancienne puissance coloniale n’a pas à s’excuser. Il existe donc un hiatus entre les deux mémoires, même s’il ne faut pas le surestimer : les deux États peuvent continuer à avancer.
Depuis 2005, les relations franco-algériennes ont souvent été rythmées par des crises spectaculaires (Tibhirine, visas, etc.). Sont-elles la partie visible de l’iceberg, ou cachent-elles des coopérations plus discrètes et plus stables ?
Ces coopérations existent, notamment sur la sécurité régionale, la lutte contre le terrorisme et certains dossiers judiciaires. Comme l’a rappelé Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur depuis 2025, il existe des canaux entre services de sécurité et de renseignement, même lorsque le discours public est dur.
Son prédécesseur, Bruno Retailleau, s’était davantage inscrit dans une logique de rapport de force. Il ne faut pas enjoliver la situation : des désaccords fondamentaux demeurent. La question migratoire reste au cœur des tensions. Paris estime qu’Alger pourrait faire davantage pour accepter ses ressortissants visés par des obligations de quitter le territoire français (OQTF).
En 2010, Bernard Kouchner disait que la normalisation ne viendrait qu’avec le départ de la « génération de l’indépendance ». Aujourd’hui, avec le renouvellement des élites des deux côtés, observez-vous un changement réel dans la façon dont les nouvelles générations perçoivent cette histoire commune ?
Majid Embarech : Pour un historien, il est toujours difficile de lire clairement les évolutions internes du système politique algérien, faute de documentation précise, faute d’accès aux archives et faute aussi de lisibilité dans les déclarations des acteurs.
Cela étant, du côté de la société civile algérienne et des diasporas, notamment en France, les demandes d’apaisement sont fortes. Elles émanent du champ social, culturel, universitaire, associatif. Une large partie de la société ne se situe pas dans une logique de bras de fer permanent ni dans une demande mémorielle exclusive.
L’Algérie reste un pays jeune : près de la moitié de la population a moins de 30 ans, même si l’on est loin des trois quarts parfois avancés. La remarque de Bernard Kouchner n’était donc pas sans fondement, mais elle doit être nuancée.
Le renouvellement produira surtout ses effets lorsque le champ politique algérien se déverrouillera. Aujourd’hui, le président Abdelmadjid Tebboune, né en 1945, et une partie de l’élite politico-militaire appartiennent encore à une génération façonnée par la guerre d’indépendance et par l’État issu de 1962.
Avec le renouvellement, un desserrement mémoriel est possible, même si de jeunes acteurs peuvent aussi chercher à se légitimer par cette mémoire.
Au-delà de la diplomatie officielle, les liens familiaux, migratoires et culturels entre les deux pays restent très forts. Quels leviers pourraient permettre de sortir enfin de cette relation passionnelle pour construire un partenariat plus stable sur le long terme ?
Des pistes ont été ouvertes avec le rapport Stora en 2021 et la Déclaration d’Alger de 2022. Les leviers existent parce que les réalités humaines sont très fortes : familles binationales, études, mobilités, échanges économiques, circulations culturelles. Ils peuvent détendre la situation, d’autant que la coopération est incontournable. Alger demeure un interlocuteur clé pour Paris. Même un gouvernement très hostile à l’Algérie n’aurait pas le choix : sur les plans migratoire, sécuritaire, énergétique et régional, il devrait composer avec cette réalité.
Le Hizb França, le « parti de la France », reste une accusation mobilisable dans une partie du corps social algérien, mais elle ne résume pas la société. Une partie importante de la jeunesse se situe sur un autre terrain et pense d’abord à sa situation économique et sociale. Cela apparaît aussi dans une partie de la littérature algérienne contemporaine, chez Yasmina Khadra par exemple.
On est loin de la séquence 1954-1962. Les choses peuvent donc évoluer dans les décennies à venir. On attend souvent des changements immédiats, mais ils seront probablement progressifs. Le 70e anniversaire de l’indépendance, en 2032, marquera un seuil symbolique : celles et ceux qui auront vécu directement le conflit seront beaucoup moins nombreux.
On le voit déjà en France. Je travaille à l’Université Côte d’Azur, dans le sud du pays, où la mémoire pied-noire demeure très vivace. Un tissu associatif l’entretient encore, mais elle commence à s’estomper. Pour les troisième et quatrième générations, cette référence n’a plus la même portée symbolique.
Il existe enfin des ressources culturelles et économiques qui ne demandent qu’à être activées, à condition qu’une volonté politique existe des deux côtés. Si un gouvernement d’extrême droite arrivait en France en 2027, cela provoquerait probablement une crise profonde avec Alger. Mais même un tel gouvernement devrait composer avec les réalités. Il ne pourrait pas boycotter l’État algérien pendant cinq ans. Il y aurait sans doute une crise, mais pas une rupture totale des liens. La rupture est impossible.
