Tunisie. Banques en grève : trois jours de blocage au pire moment pour les Tunisiens

La grève de trois jours déclenchée ce mardi 23 juin dans les banques, les établissements financiers et les assurances, place des milliers de Tunisiens devant une difficulté immédiate : accéder à leur argent au moment même où salaires et pensions sont versés.
Jusqu’au 25 juin, un secteur central de l’économie tourne ainsi au ralenti, avec des agences fermées ou fortement perturbées, tandis que les distributeurs automatiques, déjà à court de billets, deviennent le principal recours pour une clientèle inquiète.
Le mouvement, décidé par la Fédération générale des banques, des institutions financières et des compagnies d’assurance, relevant de l’UGTT, intervient après l’échec des négociations avec le Conseil bancaire et financier et l’Union tunisienne des assurances. Les syndicats dénoncent le refus d’accorder les augmentations salariales qu’ils réclament et la non-application, selon eux, de dispositions prévues par le Code de commerce. Mais dans l’opinion publique, la colère monte surtout contre une grève perçue comme une nouvelle prise d’otage des citoyens.
Des salaires bloqués, des clients pénalisés
Le calendrier de la mobilisation ne pouvait guère être plus sensible. En pleine période de versement des salaires, des pensions de retraite et de règlement des échéances courantes, la fermeture des guichets désorganise la vie quotidienne de nombreux ménages. Retraits, virements, dépôts, paiements de factures ou opérations urgentes pour les entreprises : autant de démarches qui risquent d’être retardées, voire impossibles pour les clients dépendant encore des services physiques.
« Tout le monde sait qu’une grande partie des Tunisiens disposant d’un compte courant ne dispose pas forcément d’une carte de retrait, sans parler des retraités ou des personnes âgées qui ne connaissent rien d’autre que les guichets physiques. J’ai plusieurs traites qui ne seront pas honorées à cause de cette énième grève de secteurs de pourris gâtés. C’est criminel ! », fulmine un fonctionnaire devant son agence bancaire ce matin.
Pour contrecarrer les plans des grévistes, la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS) a entamé lundi 22 juin 2026 le démarrage du versement en avance des pensions de retraite au titre du mois de juin. Mais pris de court, de nombreux retraités n’en ont pas été informés.
Le Conseil bancaire et financier a pour sa part qualifié la grève d’« injustifiée », assurant que les augmentations prévues pour 2026 avaient déjà été appliquées conformément au décret n°68 du 30 avril 2026. Il appelle les employés à privilégier la continuité des services et rappelle que la Banque centrale de Tunisie a demandé aux établissements de prendre les mesures nécessaires pour garantir les opérations essentielles, notamment l’alimentation des distributeurs automatiques, les retraits et l’exécution des ordres de paiement.
L’organisation patronale prévient également que les jours non travaillés donneront lieu à des retenues sur les salaires, les primes et les avantages des grévistes. Une position qui a aussitôt ravivé les tensions. Pour le syndicat, cette annonce relève de la pression et de l’intimidation, alors que le droit de grève est garanti par la loi. Sami Salhi, secrétaire général de la Fédération, estime que ces menaces ne font qu’aggraver un conflit déjà enlisé.
Le malaise autour d’un secteur jugé privilégié
Au-delà du bras de fer juridique et salarial, cette grève révèle une fracture profonde entre les salariés du secteur et une partie de l’opinion. Sur les réseaux sociaux comme dans les discussions quotidiennes, beaucoup de Tunisiens disent ne plus comprendre la répétition de mouvements sociaux dans les banques, après une précédente grève générale en novembre 2025.
Le secteur bancaire souffre déjà d’une image dégradée auprès de nombreux clients, qui dénoncent la lenteur des services, les files d’attente, les frais bancaires et la difficulté d’accès au crédit. Dans ce contexte, l’arrêt de travail de trois jours nourrit un sentiment d’injustice : celui de voir des employés considérés comme mieux rémunérés que la moyenne du pays, bénéficiant dans certains établissements de primes et d’avantages importants tels que 17 mois de salaires, bloquer l’accès à un service dont dépend une large partie de la société.
Les syndicats rejettent quant à eux cette lecture. Ils rappellent que les salariés subissent eux aussi l’érosion du pouvoir d’achat et accusent les employeurs de fermer la porte à un dialogue sérieux. Ils affirment par ailleurs que des services minimums ont été assurés afin de permettre le versement des salaires, des pensions et le maintien des opérations essentielles.
Reste que cette confrontation laisse surtout les clients au milieu du conflit. L’État est désormais attendu pour jouer son rôle de médiateur. Car si le dialogue ne reprend pas rapidement, le risque est de voir s’installer une crise durable dans un secteur où chaque journée de paralysie se répercute à l’échelle macro-économique, bien au-delà des agences bancaires.
