Tribune | Nul homme au pouvoir ne peut gouverner seul

 Tribune | Nul homme au pouvoir ne peut gouverner seul

Figures du pouvoir politique et de la consultation, de Louis XIV à Kaïs Saïed.

Nul pouvoir politique ne peut se passer de la consultation de ses collaborateurs, comme le montre l’histoire. Confondre l’autorité et l’autoritarisme confine l’exercice du commandement politique à la solitude de la décision, à la non-solution des problèmes et à la perte de légitimité.

 

En bref

  • Le pouvoir politique ne peut se passer de la consultation.
  • Même les dirigeants exerçant un pouvoir personnel ont historiquement eu recours à des conseillers.
  • La contradiction permet de limiter les erreurs de décision.
  • L’absence d’écoute peut priver les dirigeants d’informations essentielles.
  • Hatem M’rad applique cette réflexion au fonctionnement du pouvoir tunisien depuis le 25 juillet 2021.

L’histoire politique regorge de figures politiques qui ont cru pouvoir se passer des autres. Elle regorge tout autant de leur chute. Car le pouvoir absolu en apparence, n’est à vrai dire jamais l’exercice solitaire qu’il prétend être. Il se nourrit toujours, préalablement à la décision, de thèmes que le chef ne peut produire seul, comme l’information, la contradiction, la compétence et l’expérience d’autrui. Consulter n’est pas une faiblesse identifiée à la démocratie. C’est une condition de l’intelligence du pouvoir lui-même quel que soit le régime.

Le pouvoir absolu ne pense jamais seul

Les monarchies absolues l’avaient compris tôt. Même Louis XIV, modèle du pouvoir personnel, était entouré de conseils, comme le Conseil d’en haut, le conseil des dépêches, le conseil des finances, ou de ministres et secrétaires d’État instruisant les dossiers avant de les lui soumettre, même si c’est le roi qui tranchait en dernier ressort. Le roi absolu qui décidait seul, ne pensait pas seul. Il se confrontait à des délibérations successives. De fait, dans l’histoire, les grands despotes mêmes étaient entourés d’un super ministre ou collaborateur qui les conseille, les oriente et les inspire. C’est le rôle joué par Richelieu pour Louis XIII, Colbert pour Louis XIV, Zhou Enlai pour Mao Tsé-Toung, Goebbels pour Hitler, Nouira ou Essebsi pour Bourguiba, Taraq Aziz pour Saddam, Omar Souleimen pour Moubarak, Adel Halim Khaddam pour Hafez Al-Assad. Le dictateur Ben Ali était toujours entouré de collaborateurs et ministres compétents qui avaient le sens de l’État. Interrogé par un journaliste sur son mode de gouvernement, il lui disait : « J’écoute, je réfléchis, puis je décide ». Et il n’est pas le seul à gouverner ainsi.

 

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La contradiction, une force pour décider

Abraham Lincoln, en pleine guerre civile, choisit délibérément de s’entourer de ses rivaux les plus acharnés, constituant ce que l’historienne Doris Kearns Goodwin a appelé « une véritable équipe de rivaux » (Abraham Lincoln : l’homme qui rêva l’Amérique, trad. fr., Éd. Michel Laffont, 2012). Lincoln savait que la contradiction organisée au sommet de l’État valait mieux que l’unanimité des courtisans. Seule cette contradiction pouvait montrer au président des choses qu’il ne pouvait voir avec des courtisans. D’ailleurs, toujours dans le cas américain, lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, tout le monde a vu dans les reportages filmés à ce sujet que Kennedy avait réuni un groupe de conseillers dont il organisait lui-même les discussions contradictoires. Le monde a évité la guerre nucléaire, parce qu’un homme a refusé de décider seul, sans ses collaborateurs. De même, Churchill en pleine guerre mondiale, alors que l’effondrement de la France laissait le Royaume-Uni seul face à l’Allemagne, n’a pas cherché à gouverner seul. Il a institué un cabinet de guerre restreint où les désaccords (notamment sur l’opportunité de négocier avec Hitler) étaient tranchés après un débat réel et non un ordre venu d’en haut.

Le général de Gaulle, perçu par l’opinion comme un homme providentiel et solitaire, parlant seul au nom de la France, pratiquait en réalité une consultation régulière avec des collaborateurs de haut niveau, connus de tous (Debré, Chaban-Delmas, Peyrefitte, Pompidou, etc.), avec des conseils des ministres hebdomadaires, des entretiens tête-à-tête avec ses collaborateurs, arbitrages, notes contradictoires. Il tranchait seul, mais juste après avoir écouté des conseils avisés. De même Nelson Mandela a fait de la consultation la méthode même de la réconciliation sud-africaine. Il consultait ses adversaires d’hier autant que ses compagnons de lutte. C’est ce qui a rendu ses décisions difficiles à contester après coup.

 

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Quand l’absence d’écoute fragilise le pouvoir

Dans l’histoire arabo-musulmane, les califes, à travers le principe de la shûra, s’entouraient dans la pratique de conseillers dont l’avis était sollicité avant toute décision majeure, même si cette exigence a été trahie par plusieurs pouvoirs autoritaires. Aucune conception de l’autorité légitime, en islam ou en Occident n’a jamais fait l’apologie du pouvoir solitaire. Pire encore, les régimes qui ont aboli la consultation en ont payé le prix, pour eux et pour leur pays. Staline, en éliminant tous les adversaires qui pouvaient le contredire, s’est privé d’informations utiles qui auraient pu limiter le désastre de l’invasion allemande en 1941. Les rapports de renseignement annonçant l’attaque ont été ignorés parce que personne n’osait les porter à sa connaissance. Ceausescu, isolé et pratiquant le culte de la personnalité jusqu’à ses derniers jours en 1989, n’a perçu la révolte de son propre peuple que le jour où soudainement elle a éclaté. Dans tous les cas, ce qui a manqué à ces dirigeants, c’est l’écoute. Et l’autorité sans écoute se retourne contre elle-même, faute de savoir ce qui se trame autour d’elle.

 

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La Tunisie face au pouvoir sans consultation

Cette exigence d’écoute est donc aussi vitale en temps de crise qu’en temps de pénurie. Comme l’illustre le cas tunisien. Depuis les mesures d’exception du 25 juillet 2021, Kais Saïed a construit un pouvoir opposé à la consultation. Les partis et les corps intermédiaires sont écartés du processus de décision. Le dialogue avec les corps intermédiaires était considéré par lui comme une « conspiration » ou une « traîtrise ». Or, en période de crise et de pénurie, le besoin d’écoute se fait davantage sentir. Les corps intermédiaires (partis, syndicats, associations, organisations diverses) sont les seuls qui sont capables de faire remonter l’information et de partager la fonction d’arbitrage avec le président. Car un pouvoir qui décide seul, en cas de crise ou de pénurie, s’expose à des erreurs et à l’épuisement de sa légitimité faute de solutions acceptées par tous. C’est confondre l’autorité et l’autoritarisme.

 

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Vos questions sur le pouvoir politique et la consultation

Pourquoi un dirigeant ne peut-il pas gouverner seul ?

Parce que la décision politique nécessite des informations, des compétences, de l’expérience et de la contradiction.

La consultation est-elle réservée aux démocraties ?

Non. L’article rappelle que même des monarchies absolues et des régimes autoritaires ont historiquement eu recours à des conseillers.

Pourquoi la contradiction est-elle importante ?

Elle permet au dirigeant de confronter sa décision à des analyses différentes et de voir des éléments qu’il pourrait ne pas percevoir seul.

Quels exemples historiques sont cités ?

Louis XIV, Abraham Lincoln, John F. Kennedy, Winston Churchill, Charles de Gaulle, Nelson Mandela, Staline et Nicolae Ceausescu, notamment.

Quel est le cas étudié pour la Tunisie ?

L’article analyse le fonctionnement du pouvoir de Kaïs Saïed depuis les mesures d’exception du 25 juillet 2021 et la place accordée à la consultation des corps intermédiaires.

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Hatem M'rad