Moi, président(e)… Fatma Bouvet de la Maisonneuve : « J’abolirais les frontières car l’histoire nous apprend que toute frontière est faite pour être franchie »

 Moi, président(e)… Fatma Bouvet de la Maisonneuve : « J’abolirais les frontières car l’histoire nous apprend que toute frontière est faite pour être franchie »

Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre, écrivaine et présidente de l’Institut d’Études et d’Actions Citoyennes.

Psychiatre, écrivaine et présidente de l’Institut d’Études et d’Actions Citoyennes, Fatma Bouvet de la Maisonneuve porte un regard sans concession sur les fractures de la société française. Après avoir sillonné la France en 2025 pour présenter son dernier ouvrage, cette Franco-Tunisienne imagine, pour « Moi, Présidente », une France plus juste, où la lutte contre les discriminations, la justice sociale et la transition écologique seraient au cœur de l’action politique.

 

En bref

  • Fatma Bouvet de la Maisonneuve propose d’abolir les frontières et critique le système des visas.
  • Elle dénonce les discriminations et le racisme comme un « scandale républicain ».
  • Elle défend une approche de l’écologie associée à la justice sociale.
  • Elle critique la manière dont le discours politique aborde les enjeux écologiques.
  • Elle plaide pour une démocratie plus représentative et une meilleure prise en compte des consultations citoyennes.

LCA : Quelle est la mesure la plus impopulaire que vous seriez prête à défendre si vous étiez candidate, parce que vous la jugez indispensable pour rendre la France plus juste ?

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : J’abolirais les frontières car l’histoire nous apprend que toute frontière est faite pour être franchie si l’on est décidé à la franchir.

Les visas qui ne sont attribués qu’au pays du Sud global et en particulier aux ressortissants des anciennes colonies sont des restes de l’histoire coloniale française qui doit absolument être soldée dans l’esprit des Lumières et de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

La France s’honorerait de donner l’exemple aux autres pays du Nord, cela éviterait les milliers de morts que l’on voit régulièrement sur nos écrans et qui ne semblent pas perturber les responsables politiques du monde riche.

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Les Français issus de l’immigration restent davantage confrontés au chômage, à la précarité ou aux discriminations. Comment y remédier ?

C’est un constat que l’on fait depuis des décennies à travers des rapports que l’on cache dans les tiroirs et, à mon sens, il s’agit là d’un scandale républicain. C’est à la fois une attitude de dénégation, ce qui est différent du déni, car ces injustices existent, mais les stratégies politiques depuis des décennies consistent à dire qu’elles n’existent pas.

Je pense que le phénomène est beaucoup plus grave que ce qu’on croit, à écouter les patients qui se posent des questions sur leur place dans la France d’aujourd’hui. Place qui n’est pas dite, pas même pensée, pas même symbolisée, ce qui est encore plus vertigineux.

Le fait qu’une catégorie conséquente de la population reste au ban de la société depuis des décennies et qu’on ne lui reconnaisse ni droit à se penser, à s’aimer, à s’exprimer introduit une rupture majeure individuelle qui se transmet de génération en génération et collective qu’il faut ajuster politiquement par un narratif proche de la réalité historique et sociale. Cela fait partie des remèdes que je pense indispensables.

Raconter l’histoire de France. Il est fondamental également de rappeler que le racisme est un délit. Il faut donc permettre à ceux qui le subissent de porter plainte. C’est notre mission au sein de l’Institut d’Études et d’Actions Citoyennes.

Aucun candidat à la présidentielle ne doit aujourd’hui se présenter sans tenir compte de ce sujet qui fracture la société. Nous y veillons, la campagne ne se fera pas sans nous, personnes issues de l’immigration postcoloniale.

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Quelle expérience récente vous a le plus confrontée aux inégalités sociales en France ? Qu’en avez-vous retenu ?

Couverture du livre « Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme » de Fatma Bouvet de la Maisonneuve.

Lorsque j’ai publié mon dernier ouvrage Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme aux Éditions du Croquant, j’ai été invitée dans de très nombreuses villes en France mais aussi en milieu rural, au sein d’établissements scolaires, de librairies, de syndicats, d’associations, etc.

Ce qui m’a le plus marquée, ce sont les inégalités sociales de l’ordre de l’accès aux études supérieures, aux soins et à l’enclavement de certaines villes.

Tous les débats que j’ai menés avec mes hôtes, des personnes en lutte contre les injustices sociales et l’extrême droite, dans des endroits où le RN arrive pourtant à des scores de 70 %, m’ont montré que la question du lien avec l’autre, de l’étranger, de l’immigration était absolument secondaire.

Et ce en particulier pour les jeunes qui n’ont qu’une envie : aller voir ailleurs, y compris de l’autre côté de la Méditerranée.

J’ai eu confirmation que l’extrême droite, impuissante face aux réalités économiques et sociales, invente le bouc émissaire historique : l’étranger. Alors que la préoccupation des jeunes est celle d’avoir un emploi, des loisirs, de se déplacer et de se soigner.

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Comment concilier urgence climatique et justice sociale ?

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : Naomi Klein rappelle que parler d’écologie sans parler d’inégalités revient à traiter les conséquences sans interroger les causes. Les dernières canicules ont montré que les premières victimes sont les plus précaires.

Il s’agit là d’un sujet de santé publique : la qualité de l’air, l’alimentation, l’eau, le logement, le travail, la pollution, les transports, les maladies chroniques, la santé des enfants, la santé mentale, la démographie, les relations entre les différents pays du monde. Quel humain peut rester indifférent à ces sujets ?

Bruno Latour écrivait que l’écologie n’est plus seulement la défense de la nature. Elle devient une question politique fondamentale, celle de savoir avec quel monde nous voulons composer et qui participe à sa définition.

Or une partie du discours écologique semble encore parler au peuple, dans un esprit moralisateur, bien plus que parler avec le peuple. Pire, les responsables menacent de taxer les plus faibles, laissant les plus puissants détruire la planète sans limites.

Les voix audibles des partis politiques en général sonnent comme des leçons de savants qui apprennent au peuple ce qu’il doit savoir ou réaliser. Ceci vaut pour les partis de droite comme ceux de gauche.

En France, comme ailleurs, la sensibilisation aux sujets écologiques a forcément un lien avec la justice sociale lorsque l’on réfléchit aux migrations climatiques, aux moyens de production, au capitalisme brutal et inhumain au profit de quelques-uns.

Quel livre, quel film, quelle rencontre ou quel voyage a le plus changé votre regard sur la France ?

D’abord mon métier de psychiatre qui me permet de connaître les Français dans leur diversité et dans leur intimité, leurs paradoxes, leurs craintes, qui sont universelles. Plusieurs rencontres, livres, films, mais je suis une femme de terrain.

Je dois reconnaître que le tour de France que j’ai réalisé en 2025 à l’occasion de la sortie de mon livre est une des plus grandes expériences de ma vie. Elle me permet d’affirmer : « Je sais, j’ai vu, j’ai vécu et j’ai entendu, vous ne pouvez pas me contredire. »

J’ai été dans des endroits tellement enclavés, tellement isolés, où beaucoup m’ont dit : « Les Parisiens ne veulent pas venir nous voir, personne ne veut venir chez nous. » Ils vivent dans le mépris des plus puissants, des décideurs.

La France est ce pays incroyablement riche de matières grises et d’énergie, de jeunes, qui s’organisent sans impliquer les politiques qui ignorent, méprisent ces initiatives. À tort, car dans peu de temps, elles s’érigeront contre leur politique qui les ostracise.

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Quelle règle du jeu démocratique changeriez-vous en priorité ?

Le système démocratique actuel est à bout de souffle, y compris dans les grandes démocraties. On note une défiance à l’égard d’une politique aux codes anciens et non inclusive.

N’étant pas adepte des obligations, je ne peux pas proposer le vote obligatoire. Et pourtant, nous pourrions avoir davantage la possibilité d’être représentés car les abstentions sont telles que nous ne pouvons pas véritablement dire que les chambres élues représentent le peuple.

Peut-être proposer de comptabiliser les votes blancs, signe de mécontentement. Seulement, il n’y aurait pas d’issue concrète au bout de ce comptage. Et aussi faire appel à d’autres types de candidates et de candidats.

Alors, je propose que l’on tienne véritablement compte des consultations citoyennes et que l’on n’agisse pas comme le gouvernement l’a fait récemment avec la consultation citoyenne pour le climat. À savoir des heures de travail, un rapport, encore une fois, enfermé dans un tiroir. Quel mépris !

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Vos questions sur le projet présidentiel de Fatma Bouvet de la Maisonneuve

Pourquoi Fatma Bouvet de la Maisonneuve veut-elle abolir les frontières ?

Elle estime que les frontières et les restrictions de visas entretiennent des inégalités héritées notamment de l’histoire coloniale.

Que propose-t-elle contre le racisme ?

Elle défend une meilleure reconnaissance des discriminations, l’accès au dépôt de plainte et une réponse politique à leurs conséquences sociales.

Quel lien fait-elle entre écologie et justice sociale ?

Elle considère que les enjeux environnementaux touchent directement les populations les plus précaires et doivent donc être abordés sous l’angle de la justice sociale.

Que changerait-elle dans la démocratie française ?

Elle propose notamment de mieux prendre en compte les votes blancs et les consultations citoyennes.

Quel bilan tire-t-elle de son tour de France en 2025 ?

Elle dit avoir constaté de fortes inégalités territoriales et sociales, mais aussi une importante capacité d’initiative parmi les habitants et les jeunes.

 

 

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Fadwa Miadi