« L’Arabe » : Malek Bensmaïl filme l’homme que Camus n’a jamais nommé

 « L’Arabe » : Malek Bensmaïl filme l’homme que Camus n’a jamais nommé

Une scène du film L’Arabe, de Malek Bensmaïl, adapté de Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. Le long métrage sortira dans les salles françaises le 4 novembre 2026.

Sur une plage d’Alger, en 1942, un homme meurt sans qu’on sache son nom. Camus ne le lui a pas donné : dans L’Étranger, il reste « l’Arabe », une silhouette, une désignation, un corps que Meursault abat sous le soleil sans que le récit s’attarde sur lui. Kamel Daoud l’a baptisé Moussa. Malek Bensmaïl, lui, le filme.

En bref

  • Malek Bensmaïl adapte au cinéma le roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud.
  • Le film redonne une identité à Moussa, l’homme tué dans L’Étranger d’Albert Camus.
  • L’histoire traverse plusieurs périodes de l’Algérie, de 1942 à la décennie noire des années 1990.
  • Hiam Abbass interprète la mère de Moussa.
  • Le film rend hommage à Ahmed Benaïssa, mort en 2022 pendant le tournage.
  • L’Arabe sort dans les salles françaises le 4novembre 2026.

 

Jeudi 29 octobre, à l’UGC Paris 19, le réalisateur algérien présentait en avant-première L’Arabe, adapté du roman de Kamel Daoud Meursault, contre-enquête. Salle comble, équipe du film présente, échanges denses avec le public : la soirée avait la gravité des rendez-vous attendus. Car le film s’empare d’une question que la littérature a longtemps laissée en suspens : qui était l’homme tué dans L’Étranger ?

Le film adopte le point de vue de Haroun, frère de la victime, et fait remonter, par sa voix, toute une mémoire familiale et collective. Là où Camus avait fait de Meursault un narrateur à la première personne, Daoud, puis Bensmaïl, inversent le regard : celui que l’on n’entendait pas devient celui qui raconte. Un geste de réparation symbolique, qui fait aussi résonner les silences de l’histoire coloniale et les plaies encore ouvertes de l’Algérie d’aujourd’hui.

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Rendre une voix à celui que Camus a réduit au silence

Malrk Bensmaïl

L’adaptation n’a rien d’une évidence. Le roman de Daoud est un long monologue, une confession proche de La Chute de Camus, où un narrateur se raconte face à un interlocuteur silencieux. Difficile, a priori, d’en tirer des images, des scènes, des personnages. Il faut trois ans de développement, puis l’arrivée du scénariste Jacques Fieschi, pour que Bensmaïl accepte de tout reprendre à zéro. Une remise à plat complète, pour transformer cette parole continue en véritable récit de cinéma et donner de la chair à ceux qui n’étaient que des voix.

Venu du documentaire, le réalisateur refuse de couper le cordon avec le réel. « C’est par le réel, par ce que tu documentes au jour le jour, que l’imaginaire advient », explique-t-il. Sa signature tient là : confronter l’imaginaire littéraire aux traces concrètes de l’histoire, garder un pied dans ce qui a existé, même au cœur de la fiction.

L’Algérie, de la colonisation à la décennie noire

Le film ne s’enferme ni dans la décennie noire ni dans une seule époque. Il suit les décennies d’une blessure : 1942, année de parution de L’Étranger et de la mort de Moussa ; la guerre de Libération ; l’indépendance en 1962 ; puis la décennie noire des années 1990. Chaque période a sa couleur : noir et blanc pour les années 1940, tons pastel pour les années 1950, puis un cadre qui s’élargit peu à peu à mesure que l’indépendance approche. Une écriture visuelle qui épouse la reconquête d’une mémoire, d’un territoire, d’une identité, et qui fait de l’image elle-même un instrument de récit historique.

Pas question pour autant de tourner la page à la hâte. « On ne peut pas oublier cette histoire tant qu’elle n’est pas dite », glisse le réalisateur. Le credo du film tient en une phrase : sans mémoire, sans reconnaissance, sans justice, impossible d’avancer.

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Hiam Abbass, la colère d’une mère sans tombe

Dans le rôle de la mère de Moussa, Hiam Abbass campe une colère de mère endeuillée qui traverse tout le film. Figure majeure du cinéma, vue chez Amos Gitai et dans la série Succession, l’actrice franco-palestinienne livre une performance d’une puissance rare. Sa douleur, sa rage, ses imprécations font chair du propos du film ; on ne les oublie pas.

Son choix n’a rien de fortuit. « Il n’y avait qu’une Palestinienne, qui connaît les ravages de la colonisation, qui pouvait jouer ce rôle », affirme Malek Bensmaïl. Une manière de relier l’histoire algérienne à d’autres blessures contemporaines, et de faire de la mère de Moussa une figure universelle du deuil confisqué.

Ahmed Benaïssa

La salle se fait plus silencieuse quand le réalisateur évoque Ahmed Benaïssa, immense acteur algérien, interprète de Haroun, mort en 2022 en plein tournage. Un drame qui aurait pu faire basculer le projet.

Par précaution, le premier assistant avait fait enregistrer tous ses dialogues, voix off comprises. Restaient les scènes à filmer. Le frère de l’acteur, avocat de profession, a alors accepté d’enfiler le costume, le chapeau et le manteau pour tourner les plans manquants : déambulations, contrechamps. Une présence de l’ombre, discrète, qui permet à la voix de Benaïssa de continuer à porter le film jusqu’au bout.

Bensmaïl évoque cette épreuve avec une émotion palpable. Il dit l’immensité de l’acteur, sa générosité, sa culture, son charisme, cette voix inimitable qui, selon lui, l’inscrivait parmi les grands du cinéma, bien au-delà des frontières algériennes. L’avant-première lui était dédiée.

Film sur la transmission, sur les identités confisquées, sur l’urgence de dire ce qui a trop longtemps été tu, L’Arabe est une œuvre à la fois politique et poétique. Il ne lisse pas les fractures de l’histoire : il leur rend leur épaisseur humaine.

La littérature avait laissé un homme sur une plage, réduit à une désignation. Le cinéma lui rend une histoire, un visage, une famille, un nom. Moussa.

 

Vos questions sur le film L’Arabe

Qui a réalisé le film L’Arabe ?

Le film est réalisé par le cinéaste algérien Malek Bensmaïl. Il s’agit de sa première fiction en long métrage.

De quel roman est adapté L’Arabe ?

Le film est adapté de Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, qui revisite L’Étranger d’Albert Camus du point de vue de la famille de l’homme assassiné.

Qui est Moussa dans le film ?

Moussa est le nom donné par Kamel Daoud à l’homme arabe tué par Meursault dans L’Étranger. Le film raconte son histoire à travers le regard de son frère Haroun.

Qui interprète la mère de Moussa ?

L’actrice franco-palestinienne Hiam Abbass incarne la mère de Moussa.

Qui était Ahmed Benaïssa dans le film ?

Ahmed Benaïssa interprétait Haroun. Mort en 2022 en plein tournage, il a pu être maintenu dans le film grâce à l’enregistrement préalable de ses dialogues et à la participation de son frère pour les scènes restantes.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.