Rachid Grim, politologue : « Bouteflika ne tient plus le gouvernail »

 Rachid Grim, politologue : « Bouteflika ne tient plus le gouvernail »

Abdelmadjid Tebboune a annoncé le lancement d’un travail mémoriel conjoint avec son homologue français


Moins de trois mois après sa nomination comme Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune a été brutalement limogé de son poste, hier, le jour même de son retour de vacances,  par le président Bouteflika. Pourquoi ce remerciement alors que M. Tebboune est donné pour un fidèle du chef de l’Etat ? Ce dernier tient-il encore les rênes du pouvoir ou c’est son frère cadet, Said, qui, profitant de la maladie de son aîné, fait la pluie et le beau temps? Pour le politologue Rachid Grim, le président Bouteflika « ne tient plus le gouvernail ». Entretien.


LCDL : Abdelmadjid Tebboune a été limogé  de son poste de Premier ministre en moins de trois mois après sa nomination. Quel commentaire faites-vous de ce limogeage éclair ?


Rachid Grim : Après le scandale d’El Alia à l’enterrement de feu Redha Malek, où Said Bouteflika, le frère du président avait ostentatoirement, et de manière quasi officielle (il avait même soigné la forme en venant au cimetière avec  tout le protocole d’un déplacement présidentiel), pris fait et cause pour Ali Haddad contre Abdelmadjid Tebboune, il devenait difficile pour ce dernier de garder son poste de Premier ministre.


En y ajoutant l’information donnée par Ennahar TV, devenue elle aussi officielle, du recadrage du  Premier ministre par le président (ou plus prosaïquement, en son nom, par son frère), il apparaissait à tous les observateurs avertis de la scène politique algérienne que les jours de Tebboune à son poste étaient comptés.


Il n’y a eu donc aucune surprise d’apprendre son brutal limogeage, trois mois seulement après sa nomination.


L’ancien Premier ministre a certainement fait les frais de son bras de fer avec le patron du FCE. Selon vous, Tebboune a-t-il passé outre la feuille de route que lui a tracé le chef de l’Etat, en s’attaquant à des hommes d’affaires, réputés proches du cercle présidentiel ?


Je ne pense pas que Tebboune ait passé outre une quelconque feuille de route tracée par le chef de l’Etat. En tant que haut fonctionnaire, comme en tant que wali ou ministre, durant toute sa longue carrière, il n’a jamais fait preuve d’une telle liberté de pensée ou d’action. Il a toujours obéi aux ordres et parfois même avec un zèle ostentatoire.


C’est un homme qui connait parfaitement les us et coutumes du sérail et sait très bien que celui-ci n’accepte aucun écart, qui plus est, remet en cause les fondements mêmes du système Bouteflika, depuis le quatrième mandat : le mariage étroit du pouvoir et de l’argent (sale). C’est ce dernier qui a permis de faire passer haut la main la pilule amère du quatrième mandat et qui en retour s’est partagé l’argent des investissements publics, qui se sont avérés de véritables tonneaux des Danaïdes  où des dizaines de milliards de dollars des réserves financières du pays ont été englouties.


Je pense que Tebboune a réellement reçu cette fameuse feuille de route qui le missionnait pour « séparer le politique de l’argent », mais que cette feuille de route ne lui avait pas été dictée directement par le président, mais par un des membres du staff présidentiel qui parlait au nom du président. Je suis sincèrement convaincu que Tebboune n’a jamais rencontré directement le président depuis sa nomination en tant que Premier ministre. Il n’a rencontré que des personnes se prétendant ses représentants et parlant en son nom. 


Qui est cette personne (ou qui sont ces personnes, s’il y en a plusieurs) qui, volontairement ou non, a (ont) ainsi trompé Tebboune ? Cela restera certainement très longtemps un mystère. A moins que Tebboune ne fasse lui-même la lumière, ce qui aggraverait son cas. Il n’a pas l’âme d’un dissident et attendra gentiment que les choses se calment pour espérer un jour se replacer.


Selon vous, Ali Haddad et ceux qu’on appelle les oligarques ont-ils autant de pouvoir pour avoir la tête d’un Premier ministre nommé par le président ?


Ce n’est pas que les oligarques soient intrinsèquement aussi forts ; ils profitent d’une situation qui leur est favorable pour dicter leur loi : celle qui va dans le sens de leurs seuls intérêts économiques et financiers pour se construire de véritables fortunes (qui se comptent en millions de dollars ou d’euros) dont la plus grande partie se trouve à l’étranger et construire des empires (industriels ou autres). Tout cela certainement partagé avec les hommes et femmes du clan présidentiel.


Ni le clan présidentiel qui ne pense qu’à sa pérennité, ni celui des oligarques qui veulent continuer de se servir dans les budgets de l’Etat et des collectivités, n’ont intérêt qu’un « justicier » mette son nez  dans leurs affaires – politiques et financières – au risque de remettre en cause le scénario, certainement déjà esquissé, de la relève présidentielle de 2019 ou d’avant, si des élections anticipées devenaient nécessaires.


On a souvent accusé Said Bouteflika de s’être emparé d’un pouvoir décisionnel qui est constitutionnellement échu à son frère. Cet épisode du limogeage de Tebboune ne confirme-t-il pas cette hypothèse ?


Certainement. Ce que la dernière crise a mis en évidence, c’est d’abord l’absence totale, et probablement permanente du président légitime, depuis au moins l’épisode de la visite manquée de madame Merkel, la chancelière allemande. Cela ne peut signifier qu’une très forte aggravation de l’état de son santé de Bouteflika et qu’il est incapable, même épisodiquement et partiellement,  de gouverner.


Cela signifie aussi que des personnes de son entourage – dont son frère qui en est le maître d’œuvre et le premier bénéficiaire – profitent de la situation pour parler et agir en son nom, de manière parfaitement illégale.


Cela signifie aussi qu’en haut lieu – au niveau de la présidence, mais pas seulement car il serait étonnant que ceux qu’on appelait naguère « les décideurs » ne soient pas associés au scénario qui se prépare pour la succession de Bouteflika (et qui, en tout état de cause chercherait à préserver les intérêts de tous les clans qui se partagent actuellement le pouvoir).    


Dernière question : le président Bouteflika tient-il vraiment le gouvernail ?


Non Bouteflika ne tient plus le gouvernail. Il l’a certainement encore tenu, au moins partiellement, jusqu’au début de cette année 2017, mais tout indique que depuis quelques mois, il est totalement absent du pouvoir. L’épisode du message du président Macron qui rejette  la responsabilité de la non fixation d’une date pour sa visite d’Etat en Algérie sur Bouteflika lui-même, indique qu’il ne se fait plus d’illusion sur un prochain voyage du président français en Algérie. Bouteflika est trop mal en point pour pouvoir recevoir dignement qui que ce soit.


De là à affirmer contre toute logique qu’il « suit de très près les affaires du pays et qu’il décide », ce n’est là que mensonge et tromperie destinés au bon peuple qui ne doit pas s’inquiéter de quoi que ce soit jusqu’au moment où on lui annoncera la disparition subite du grand Moudjahid, l’organisation  de grandioses funérailles nationales et celle, dans les quarante-cinq jours qui suivent le décès, des prochaines élections présidentielles (avec, à la clé, un candidat unanimement désigné par le clan, les oligarques et les « décideurs »).


Propos recueillis par Yacine Ouchikh

Yacine Ouchikh