Gabès Cinéma FEN : La question écologique mise en avant

 Gabès Cinéma FEN : La question écologique mise en avant

Sami Tlili


Ayant lieu dans une ville fortement touchée par la pollution, le festival de Gabès fait une large place à la question écologique avec sa section Ciné-Terre.


Gabès est une des villes les plus polluées du continent africain. C'est une des raisons pour lesquelles, dans cette seconde édition du Gabès Cinéma FEN, une section spéciale appelée Cinéterre était entièrement consacrée à la question de l'écologie.


Des court-métrages internationaux de différentes époques ont ainsi été sélectionnés pour sensibiliser non seulement la jeunesse tunisienne, mais également tout le pays. Sami Tlili, directeur artistique du festival et Rabeb Mbarki ont supervisé la section Cinéterre. Le directeur artistique revient avec nous sur l'importance de cette problématique.


LCDL : Comment à émerger l'idée de Cinéterre ?


Sami Tlili : Lors de la première édition du festival, nous avions sélectionné naturellement des films qui évoquaient la problématique de l'écologie. Nous les avons choisis d'abord parce que ce sont des films qui nous ont plu. En tant que directeur artistique, quand j'ai vu l'intérêt du public pour ces films-là, je me suis dit que ce serait bien de consacrer une section à part entière pour les films qui traitent de la problématique de l'écologie au sens large.


Il y a également le fait que le festival se déroule à Gabès qui est une des villes les plus touchées par la pollution en Afrique. Malheureusement, il y a un capital écologique qui n'a pas été conservé. Historiquement, c'est une des rares oasis côtières dans le monde. Quand vous regardez les photos ou les reportages des années 60-70, c'était un petit paradis sur terre, mais malheureusement ça a été complètement défiguré par cette entreprise pétrochimique.


C'est pourquoi nous voulions faire une section spéciale et faire du festival un des fers de lance d'un débat plus large sur la question de l'écologie. Nous ne voulions pas seulement montrer des œuvres filmées à Gabès mais aussi des films internationaux. D'où le partenariat avec le Strano film festival en Italie.


Comment s'est développé le partenariat avec le Strano festival et en quoi consiste-t-il ?


Ça s'est fait naturellement, dans les deux sens. Dans la sélection de Cinéterre, il y a des films tunisiens et aussi des films proposés par le Strano film festival. Parmi les films tunisiens choisis, il y a les récents mais également de grands classiques peu connus, même du public tunisien. Et nous nous étions dits que c'était important pour les nouvelles générations de les voir, notamment les films de Taïeb Louhichi, un réalisateur tunisien qui est décédé il y a 3 ans maintenant et qui a fait plusieurs films sur l'oasis de Gabès. 


Parmi la sélection Cinéterre, le film « Gabès, l'oasis et l'usine » (1983) raconte l'industrialisation de Gabès. Près de 30 ans plus tard, quelle est la part de responsabilité de cette industrialisation sur la pollution à Gabès ?


Les associations de défense de l'écologie sont unanimes, ces usines ont fait du mal à Gabès. Mais l'argument qui revient tout le temps aussi, c'est que ces usines font travailler des centaines d'ouvriers et leurs familles. Donc il y a un intérêt économique. Mais personnellement, quand on me parle de l'économie des mines de phosphate, de fer et autres, je pense qu'il est bien temps que l'on fasse un bilan. Et de se demander vraiment, est-ce que ce modèle économique est indispensable ? Et quels sont ses effets ? On parle de désastre économique dans certaines régions, vaut-il le coup de maintenir un tel modèle ?


Notre festival a une ligne éditoriale artistique mais aussi un positionnement politique sur ces questions-là. Nous, nous posons la question. Nous ne prétendons pas avoir des réponses et ce n'est pas notre rôle de trouver des solutions. Mais c'est notre rôle d'offrir cette tribune aux associations, aux militants et aussi aux jeunes citoyens pour s'exprimer sur la question.


Cette question de l'écologie, on peut l'élargir en dehors de Gabès, parce que dans le bassin, comme à Gafsa, la question se pose aussi.


Il y a des films tunisiens sur trois problèmes à trois époques : l'industrialisation de Gabès en 72, la disparition des loutres à Nefza à cause de la pollution en 2000 et enfin la sécheresse Menzel Bouzayyen en 2019. Même si la question écologique semble posée depuis près de 50 ans en Tunisie, la conscience écologique est-elle plus présente aujourd'hui ?


Les gens commencent à s'intéresser à la question de l'écologie et ça commence à être débattu publiquement. Effectivement, dans le choix de la programmation nous avons fait exprès de choisir des films d'époques différentes. Pour dire que, contrairement à ce qu'on dit généralement, la problématique de l'écologie n'est pas récente et date de bien des années. Ses effets se sont accumulés au fil des années, il est temps de tirer la sonnette d'alarme et d'obtenir autre chose que des solutions provisoires.


L'un des nouveaux arguments qu'on entend c'est que l'écologie serait un luxe, « un problème de riches ». Mais ces gens-là oublient que ce sont les classes les plus défavorisées qui sont les premières à être victimes des effets de la pollution et du désastre écologique. Ce n'est un luxe ni pour les riches ni pour les pauvres. C'est une question vitale pour les générations futures. Certains ont tenté de dire que c'était un problème récent, c'est pourquoi que dans notre sélection nous avons insisté pour mettre aussi des films des années 70-80. Ce sont des effets qui s'accumulent depuis 40 ans, imaginez les répercutions à moyen terme pour les générations futures.


Nous avons également tenu à parler d'autres régions de la Tunisie. Pour les prochaines éditions, nous avons lancé un appel aux jeunes pour développer un peu plus cette section Cinéterre, qu'ils filment avec leur portable et créent une sous-section. Que la jeunesse de toute la Tunisie parle de ces questions-là, outre les films plus sophistiqués, avec des moyens plus importants.


Quels retours avez-vous eu par rapport à cette section ?


Cette section a suscité beaucoup d'intérêt. Non seulement l'intérêt du public mais également celui des associations et des médias. Nous étions censés faire une édition en salles, en partenariat avec des associations locales et organiser des débats et des activités… Là, comme nous étions obligés de transformer le festival et de le mettre en ligne, toutes les activités ont été ajournées.


Mais ce qui est bien, c'est que ces associations ont relayé l'info. Et on garde l'idée en tête, quand les choses vont s'améliorer, de réaliser ce programme d'activités. Cette première édition avec Cinéterre a suscité un intérêt certain. Maintenant, le défi est non seulement de le maintenir, mais de faire évoluer cette section, de discuter avec les associations et de voir les retours. J'ai été agréablement surpris de constater que sur la page facebook, il y avait beaucoup de questions en rapport avec Cinéterre. Il ne faut pas oublier que dans le festival, il y a la compétition longs-métrages, des films internationaux, qui restent des sections phares, mais ça ne veut pas dire qu'il n'y avait pas un intérêt pour cette section Cinéterre.    


Quand sera fixée une nouvelle date pour les débats ?


C'est frustrant ce coronavirus parce qu'il devait y avoir des débats citoyens non loin du groupe pétrochimique, des projections dans l'oasis… Donc report des débats. Durant l'été, je ne pense pas, mais la date évoquée est plutôt septembre-octobre.


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Charly Celinain

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