Kaouther Ben Hania : “La thématique des violences faites aux femmes me touche”

 Kaouther Ben Hania : “La thématique des violences faites aux femmes me touche”

Crédit photo : Presse


Pour son dernier opus, “La Belle et la Meute” la réalisatrice tunisienne s’est inspirée d’un fait divers qui a suscité beaucoup d’émotion dans son pays en 2012 : le viol d’une jeune femme par des policiers. Chronique d’une nuit de cauchemar qui en dit long sur la Tunisie et sa jeunesse résolue à conserver sa dignité.


Comment cette terrible histoire vraie est-elle devenue un film ?


Je suis effectivement partie d’un fait divers très médiatisé. En Tunisie, en 2012, une jeune fille a été violée par deux policiers et elle a décidé de porter plainte. J’ai été frappée par son courage. C’était une affaire symbolique dans la mesure où elle est arrivée un an après la révolution. Ce type de violences se produisait déjà du temps de la dictature, mais personne n’osait en parler, car il n’y avait aucun espoir d’obtenir justice. Que cette jeune femme dépose plainte était le signal que les temps avaient changé. La médiatisation de ce viol a permis à la victime d’avoir le soutien de la société civile. Dans cette période de transition, cette affaire témoignait du changement en Tunisie. Je porte un intérêt particulier aux faits divers, celui-là m’a beaucoup marquée. Peu à peu, il a germé jusqu’à devenir un scénario, puis un film.


 


Quelles libertés avez-vous prises par rapport à la réalité pour en faire une fiction ?


La victime avait publié un livre, mais je n’ai eu connaissance de son témoignage qu’après avoir écrit ma première version du scénario. J’ai pris beaucoup de liberté pour m’approprier cette histoire et y injecter mon sentiment et ma vision. Le livre évoque l’affaire dans sa globalité, or j’ai choisi de me concentrer sur la nuit du viol. Le personnage principal du film ne ressemble pas du tout à la victime. Le couple se connaissait déjà, il ne venait pas de se former. J’ai éliminé certaines étapes pour les simplifier. J’ai également mis ma touche personnelle dans chacun des ­personnages que mon héroïne croise cette nuit-là.


 


Comment a réagi la victime à la lecture du scénario ?


Les libertés que j’ai prises l’ont un peu perturbée. Je lui ai dit : “Il faut voir ce film comme l’histoire de quelqu’un d’autre qui a subi presque la même chose que toi. Ton mérite est d’avoir médiatisé cette affaire qui a permis de libérer la parole.” Ce sont des choses qui arrivent partout dans le monde, y compris en Europe. En France, souvenez-vous du viol de Théo par un policier, avec une matraque, au printemps dernier ou encore de celui commis en 2014 sur une touriste canadienne par des fonctionnaires de police au 36, quai des Orfèvres (pour lequel la justice a conclu au non-lieu, ndlr).


 


Cette nuit est celle où, bien que meurtrie, votre héroïne devient paradoxalement plus forte…


Ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment on réagit juste après un tel choc et l’émotion qui l’accompagne. Quels mécanismes se mettent en place pour nous inciter à renoncer à obtenir justice ou, à l’inverse, à aller jusqu’au bout. Cette nuit concentre tous ces moments intenses. J’aime beaucoup les personnages a priori ordinaires qui, confrontés à une épreuve, ­découvrent leur vrai moi et se révèlent face à l’adversité.


 


Comment s’est déroulé le casting du personnage principal ?


 


J’ai mis du temps à dénicher la jeune fille qui interprète le rôle de Meriem. C’est un film particulier, tourné en plan-séquence, il me fallait des acteurs chevronnés. J’avais du mal à trouver l’actrice que je voulais. J’ai vu le visage de Mariam Al Ferjani sur Facebook. J’ai appris qu’elle avait joué dans un court-métrage d’école et je lui ai demandé de réaliser des essais. C’était peut-être la vingtième personne que je rencontrais pour ce rôle. Et c’est sa première apparition dans un long-métrage.


 


Comment l’avez-vous préparée à se glisser dans la peau de Meriem ?


On a beaucoup répété et énormément parlé du contexte dans lequel évolue cette jeune fille. Du choc aussi qu’elle éprouve, puis de la gêne et de la honte qu’elle ressent avec sa petite robe aux épaules dénudées et son décolleté. On a visionné plusieurs films ensemble pour lui donner une idée de ce que j’attendais. Je lui ai notamment montré Les Accusés, de Jonathan Kaplan, avec Jodie Foster, mais aussi J’irai cracher sur vos tombes, de ­Michel Gast : deux œuvres qui thématisent le viol.


 


Le personnage de Youssef, très présent au début du film, ­disparaît… que nous dit-il de la jeunesse tunisienne ?


C’est lui qui pousse Meriem à porter plainte au départ, mais après j’avais envie qu’elle reste seule car dans la vie on ne peut compter que sur soi-même. Il est très différent d’elle. On comprend vite qu’il a un passif avec la police, qu’il a probablement participé à la révolution et qu’il a un idéal. Il est fauché, ce qui le fragilise. Sa vie n’est pas simple, mais il a en lui l’énergie de la jeunesse. Il sait qu’il ne peut pas faire confiance à la police, dont il connaît les mécanismes, mais il a foi dans les institutions qui peuvent donner suite à la plainte. Il représente cette figure qui exige le changement et l’Etat de droit. Il a transcendé la barrière de la peur et ose regarder les policiers droit dans les yeux.


 


Le film est traversé par la couleur bleue. Pourquoi ce choix ­esthétique ?


C’est la couleur de la robe que porte Meriem et celles de la nuit en général. Du coup, le bleu a défini la tonalité du film,­ auquel je voulais donner un côté thriller.­


 


Les violences faites aux femmes restent un thème qui revient souvent dans votre filmographie. Comme “Le Challat de ­Tunis”, en 2012.


Ce n’est pas une thématique qui m’obsède, mais c’est un sujet qui me touche particulièrement. J’avais envie de l’explorer. ­Actuellement, je travaille sur deux projets qui traitent d’autres problématiques : un documentaire qui évoque l’histoire d’une mère dont les filles ont rejoint Daech, Olfa et ses filles, ainsi qu’un long-métrage qui raconte le destin d’un réfugié syrien pris au piège d’un contrat faustien, et qui s’intitule L’Homme qui avait vendu sa peau. 


 


La nuit des chasseurs



La Belle et la Meute nous plonge dans une nuit effroyable. Une soirée qui commence bien mais tourne vite très mal. Meriem, une jeune étudiante un peu oie blanche, est confrontée à ce qui peut arriver de pire à une femme : un viol collectif. Les coupables ne sont autres que des policiers. Comment oser briser l’omerta, surmonter la honte pour déposer plainte auprès de l’institution censée protéger et mise en accusation ? Comment ne pas se laisser submerger par ce sentiment d’impuissance quand, alors que vous êtes victime, vos bourreaux vous accusent d’être coupable ? Voilà ce que donne à voir ce poignant long-métrage de Kaouther Ben Hania, inspiré d’un fait divers : l’histoire d’une femme violée et intimidée qui se bat pour que son statut de victime soit reconnu.


LA BELLE ET LA MEUTE de Kaouther Ben Hania, durée 1 h 40.


MAGAZINE OCTOBRE 2018

Fadwa Miadi