Le marché de la finance islamique en pleine expansion

 Le marché de la finance islamique en pleine expansion

crédit photo : Daniel Leal-Olivas


Si sa croissance est à deux chiffres au Maghreb, en Afrique ou en Amérique du Sud, le secteur est encore balbutiant en France. En cause, les réticences des investisseurs devant la situation politique dans l’Hexagone et en Europe face à l’Islam. 


Tout un symbole. En 2009, Christine Lagarde, alors ministre de l’Economie, jette un pavé dans la mare : il est temps pour la France d’accueillir la finance islamique. Quelques mois plus tard, un Executive Master consacré à celle-ci est créé dans l’une des plus prestigieuses universités du pays, Paris-Dauphine. Kader Merbouh codirige ce cursus. “La finance islamique, c’est avant tout de la finance. On retrouve des opérations de financement ou d’investissement, sauf que celles-ci respectent certaines règles, au service de l’économie réelle. Il n’y a eu aucun scandale sur la licéité de la finance islamique depuis cinquante ans. Les banques sont très régulées et plus contrôlées que d’autres secteurs halal.”


 


Née dans les années 1960


Même si le monde la découvre après la crise des subprimes, la finance islamique est née dans les années 1960, via un fonds d’investissement pour le pèlerinage en Malaisie, le Tabung Haji. Aujourd’hui, elle pèse 3 000 milliards de dollars, soit 1 % de la finance mondiale. “Une goutte d’eau, selon Boubkeur Ajdir, directeur des activités en pays francophones d’Ifaas, un ­cabinet anglais de conseil en finance islamique. Ça reste ­modeste, mais c’est en constante évolution, avec une ­croissance à deux chiffres, entre 14 et 16 % par an.”


 


“L’opportunité d’une déontologie”


Le professeur Kader Merbouh donne deux raisons à cet avènement : “Tout d’abord, il y a des pays arabes ou musulmans qui ont commencé à être plus riches et qui ont cherché à investir dans le monde entier, dans des secteurs en conformité à l’éthique de leur droit. Pour d’autres banques (européennes et africaines), c’est l’opportunité d’avoir de nouveaux clients qui aspirent à un cadre déontologique pour leur épargne et leur financement, ou de bancariser certains, sortis du système bancaire.”


Assez vaste, la finance islamique comprend quatre grands segments : le secteur bancaire (banque commerciale et banques d’affaires), l’assurance basée sur le Takaful, les marchés de capitaux (fonds d’investissement levés par le biais des Sukuk) et enfin la microfinance islamique, qui se développe en Afrique ou en Asie.


Validée par des comités de jurisconsultes, la finance islamique respecte les règles du droit musulman, mais n’est pas pour autant exclusive. “Quand vous ouvrez votre compte à la BNP, votre conseiller ne vous demande pas si vous êtes chrétien, estime Kader Merbouh. Un banquier reste un banquier et ne se préoccupe pas de l’origine du client.” Boubkeur Ajdir abonde : “Les non-musulmans s’y intéressent de manière proactive pour ce qu’elle peut attirer comme investisseurs, mais aussi pour les valeurs qu’elle véhicule. C’est d’ailleurs à Londres, ville non-musulmane, qu’est née la première banque islamique 100 % européenne.”


Avec Kuala Lumpur et Dubaï, la capitale financière mondiale est donc aussi l’une des places fortes de la finance islamique. Une bourse sur laquelle repose toutefois une épée de Damoclès : le Brexit. Le consultant en finance islamique se veut rassurant : “L’impact va être raisonnable, car les opérations étaient souvent en livres ou en dollars. Ça ne va pas changer la vie des banques d’investissement, car elles n’interagissaient pas beaucoup avec la zone euro.”


 


Doucement mais sûrement


C’est plutôt sur les perspectives de déploiement en Europe des banques de détail que cela peut changer. Selon Kader Merbouh, “beaucoup de banques islamiques s’étaient installées à Londres pour bénéficier du passeport bancaire européen (qui permet de demander à la banque centrale européenne d’exercer la même activité dans un autre pays du continent, ndlr). Dorénavant, elles sont coincées sur le marché anglais, saturé avec un million de clients et des acteurs nombreux (deux banques de détail et cinq banques d’investissement).”


Une opportunité pour la France et Paris ? Pas si sûr. Pour l’heure, il n’y existe que deux produits de la finance islamique : l’un en financement immobilier via Chaabi (banque de détail marocaine), l’autre en assurance vie, via Swiss Life. “Les deux produits marchent ­relativement bien, sans grande communication, et s’adressent à des CSP+, estime le professeur d’économie. La France est un marché gigantesque. La question est de savoir comment l’attaquer : quels sont les acteurs crédibles et quelle communication faut-il adopter ?”


Malgré ce potentiel, les grands établissements bancaires de l’Hexagone restent frileux. “Ouvrir une banque, c’est de l’investissement et les clients ne se manifestent pas forcément sur ce créneau, explique le consultant Boubkeur Ajdir. Le Français veut un produit cinq étoiles halal, mais pas cher. Pour l’heure, les opérateurs ont peu de clients, mais ils sont de bonne qualité.” Kamel Merbouh confirme. “Ça se passe doucement, mais sûrement. Pour une banque française, se partager 200 000 à 500 000 clients en plus n’est pas intéressant au vu de l’investissement. Par contre, les acteurs étrangers peuvent y trouver un intérêt économique.”


Ainsi, Al Rayan Bank, forte de ses 77 000 clients anglais et pesant 1 milliard de livres sterling, avait émis l’envie de s’installer sur le marché français. L’opération a capoté après le score élevé de Marine Le Pen lors de la dernière élection présidentielle. Boubkeur Ajdir pointe le climat délétère sur les questions de l’Islam en France : “Au Royaume-Uni, quand vous dites ‘islamic ­finance’, le mot qui résonne dans la tête des gens, c’est ­‘finance’ et non ‘islamic’. C’est avant tout une problématique financière et économique et non idéologique. Les investisseurs n’ont pas forcément envie d’être présents dans un pays où, du matin au soir, on critique l’Islam. Il y a d’autres marchés en développement, aux conditions ­politiques et médiatiques plus apaisées, comme l’Afrique, le Maghreb et l’Asie du Sud-Est. La France et l’Europe ne sont pas une priorité pour les investisseurs des banques islamiques.”


 


En France, l’adjectif “islamique” fait peur


Et la sémantique a son importance. Pour Kader Merbouh, “l’adjectif islamique va provoquer des peurs dans l’imaginaire des gens, alors que les scandales liés au ­financement du terrorisme n’ont jamais concerné des banques islamiques, mais plutôt des banques traditionnelles.” Depuis l’annonce de l’ouverture du marché français à la finance islamique il y a bientôt dix ans par Christine Lagarde, la peur règne. La mairie de Nice par exemple, a interdit l’année dernière à un assureur de mettre en avant le mot “finance islamique” sur sa ­vitrine, invoquant des risques de troubles à l’ordre ­public. En Autriche, l’ouverture du “compte islamique” avait provoqué une vive polémique au sein de sa clientèle en 2016, qui avait exprimé sa colère, arguant que les clients musulmans pourraient bénéficier d’un ­traitement préférentiel.


 


“Banque coopérative” ou “participative”


Dans d’autres pays, on ne parle pas de banque islamique, mais de “banque coopérative” en Turquie ou “participative” au Maroc. Une appellation qui n’est pas liée au marketing, comme le souligne Kader Merbouh, mais plutôt au droit. “Il est interdit d’utiliser le nom de banque islamique au Maroc. De plus, les banques ne peuvent pas faire de publicité religieuse. Enfin, le concept de banque participative n’est pas faux, car les clients et les banquiers partagent les pertes et les profits.”


Une façon plus lucide de voir la finance islamique, qui se comprendrait dès lors comme une banque de valeurs plus humaines, dans le cheminement de la réflexion menée à d’autres niveaux, sur la finance et son éthique. 


 


Les règles éthiques de la finance islamique


– Interdiction du prêt à intérêt (usure ou “riba”). On ne peut exiger un rendement du simple fait de prêter ou de pratiquer l’usure.


– Interdiction du risque excessif (“gharar”). Les opérations doivent revêtir la transparence et la clarté nécessaire pour bien connaître la valeur des échanges.


– Adossement à des actifs réels (“gharar” et “maysir”). Les financements doivent être rattachés à l’économie réelle. De ce fait, la spéculation sur les produits dérivés ou la vente à découvert sont prohibées.


– Participation aux pertes et aux profits. Une seule partie ne peut assumer tout le risque lié à une transaction. On parle alors de finance participative.


– Interdiction de vendre ce que l’on ne possède pas. Les démarches de financement sont adossées à des montages d’achat et de vente de biens méticuleusement étudiés.


– Interdiction des activés illicites. Ethique et responsable, la finance islamique ne peut participer à des activités contraires à la morale musulmane (alcool, drogue, armement, tabacs, viande de porc, jeux de hasard, pornographie, etc.).


 


Voir aussi : 


La finance islamique marocaine se met au numérique


Youssef Baghdadi : "Ce business model est universel"

Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).