« Journal de bord de Gaza » : l’histoire de Rami Abou Jamous, un journaliste en plein chaos

 « Journal de bord de Gaza » : l’histoire de Rami Abou Jamous, un journaliste en plein chaos

Au cœur des ruines de Gaza, où la vie elle-même semble suspendue à un fil, les mots de Rami Abou Jamous s’élèvent comme un cri, une protestation, mais aussi une tentative désespérée de préserver son humanité. Journal de bord de Gaza, publié aux éditions Libertalia, sort ce 29 novembre.

 

Ce livre est bien plus qu’un simple récit journalistique : c’est une immersion bouleversante dans le quotidien d’un homme qui raconte l’indicible pour que personne n’oublie. Avec une plume à la fois précise et profondément humaine, Rami livre le témoignage d’une survie, entre chaos et dignité, et rappelle à chacun l’importance de dire, d’écrire, et surtout de ne jamais détourner le regard.

Quand on lit Journal de bord de Gaza, on a l’impression d’écouter un proche nous raconter une histoire impossible, une vie de survie. Rami Abou Jamous, 46 ans, journaliste palestinien, écrit depuis Gaza comme on respire, comme pour rester debout alors que tout s’écroule autour de lui.

Rami Abou Jamous est né à Beyrouth, mais son histoire commence vraiment en 1994, quand il débarque à Gaza avec son père. C’était l’époque où on croyait encore à la paix, après les accords d’Oslo. Tout semblait possible : Gaza avait un aéroport, des échanges avec la Cisjordanie, même des rêves d’État palestinien.

Rami, jeune et plein d’espoir, part en France grâce à une bourse pour devenir ingénieur. Mais la vie en décide autrement. En 1999, son père meurt, et il rentre à Gaza pour s’occuper de sa famille.

La suite, c’est une désillusion constante. Le Premier ministre israélien Rabin est assassiné par un extrémiste juif, Netanyahou au pouvoir qui torpille les accords de paix, le Hamas qui prend Gaza par la force en 2007.

Rami, comme beaucoup, doit se réinventer. C’est là qu’il devient journaliste, presque par hasard. Au départ, il aide les reporters étrangers à comprendre les méandres de Gaza, mais très vite, il se fait une place à part entière. Il connaît tout le monde, il sait tout ce qui se passe.

Et puis, arrivent les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023. Ce jour-là, Israël interdit l’entrée de Gaza à tous les journalistes étrangers. Rami devient alors l’un des seuls à pouvoir raconter ce qui se passe.

À travers ses chroniques publiées sur le site Orient XXI, il raconte tout : les bombardements, les pénuries, l’humiliation au quotidien. Il parle aussi de sa vie, de sa famille forcée de fuir encore et encore sous les bombes, jusqu’à vivre dans une tente qu’il appelle, pour rassurer ses enfants, « notre villa ».

Rami ne fait pas qu’informer. Il écrit. Avec des mots simples, justes, il nous plonge dans ce qu’il vit : la peur, la faim, l’impression que tout s’effondre. Il parle des drones qui rôdent comme des oiseaux de proie, de la stratégie d’Israël pour rendre Gaza invivable, du chaos qui dévore tout.

Ce qui rend ce livre unique, c’est que Rami écrit comme il vit : sans détour. Il raconte les détails les plus crus, comme le pantalon unique qu’il porte jusqu’à ce qu’il tombe en lambeaux. Il nous fait entrer dans son intimité, dans ses conversations avec sa femme Sabah, dans ses moments d’humiliation quand il ne peut même pas acheter du poulet pour ses enfants.

Et pourtant, il garde cette dignité incroyable. Même dans le pire, il trouve les mots pour rester debout. Il explique que son père lui a appris que la dignité, c’est tout ce qu’on a quand il ne reste rien. Alors, il continue d’écrire, coûte que coûte, même si cela signifie exposer sa vie privée dans une société où ça ne se fait pas.

Lire Journal de bord de Gaza, c’est comme recevoir une claque. On entend souvent parler de Gaza à la télé, mais là, c’est différent. Là, on le vit. On comprend que ce n’est pas juste une guerre, mais une vie entière broyée. Rami décrit tout, avec des mots qui restent. Il compare Gaza à un mixeur géant : « On est tous dedans, et ça tourne, ça broie. Parfois, quelqu’un est éjecté parce qu’il est mort, mais nous, on reste là, coincé. »

Et pourtant, ce livre est aussi plein d’humanité. On sent l’amour de Rami pour sa famille, pour ses enfants, qu’il tente de protéger avec des mots, des illusions. Quand il leur dit que leur tente, c’est une villa, qu’ils vont faire un barbecue avec du bois, on a envie de pleurer. Parce qu’on sait qu’il essaie juste de leur donner un peu d’espoir, même si ce n’est qu’un mensonge.

Le 12 octobre 2024, Rami reçoit trois prix au festival de Bayeux, dont celui de la presse écrite pour ce journal. Une reconnaissance méritée pour un homme qui, malgré tout, a trouvé le courage de raconter l’indicible. En lisant ce livre, on comprend que Rami, c’est plus qu’un journaliste. C’est un témoin, une voix qui refuse de se taire.

Ce livre, c’est une fenêtre sur une réalité qu’on préfère souvent ignorer. Mais c’est aussi une preuve que, même au milieu du pire, il reste des gens comme Rami pour porter des mots, pour dire que, malgré tout, la vie continue.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.