Kafka raconte la fachosphère

 Kafka raconte la fachosphère

@Christophe Huet

À la lumière des récents attentats terroristes et de la température ambiante en France où s’échauffent un racisme anti-musulman et une islamophobie sans-gênes sur les plateaux de télévisons et les réseaux sociaux (n’en déplaise à certains, le terme est tout à fait légitime), très difficile de ne pas faire le parallèle entre le personnage de Kafka, Gregor l’insecte, et la sournoise formation d’une vision répulsive du musulman réel ou supposé, qui se superpose et s’ajoute à l’attitude déjà clivante face à l’immigré, celle-là même transposée au descendant français d’immigrés.

« Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin au sortir de rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat ». On dénombre à ce jour plus de 128 interprétations de La Métamorphose, la nouvelle allégorique de Franz Kafka. Etait-ce l’ambition originelle de l’auteur, ou tout simplement la projection qui en est faite par chaque lecteur compte tenu de sa position dans le temps et l’espace, de sa sensibilité et de son système de valeurs ? Relisons aujourd’hui, en France, pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, l’oeuvre publiée en 1915 de l’écrivain austro-hongrois.

Une métamorphose difficile 

Gregor Samsa est un voyageur de commerce qui se lève tous les jours à quatre heures du matin pour pouvoir se rendre à son travail à temps. Un emploi épuisant et qu’il abhorre, mais qu’il se refuse à quitter pour continuer à assurer le confort de son père, sa mère et sa soeur, famille qu’il entretient à lui seul. Un matin, il découvre avec horreur qu’il s’est transformé en une immense blatte, un corps qui lui fait défaut, avec cette carapace, ces mandibules et ces petites pattes qui s’agitent dans tous les sens, un corps qui n’est pas le sien et qu’il n’arrive que très difficilement à manier. 

En prise avec sa métamorphose, il n’arrive pas à sortir du lit et a deux heures de retard pour son travail. Sa famille, qui s’inquiète de ce comportement inhabituel, s’enquit de son état de santé par-delà la porte de sa chambre. Gregor les rassure, mais sa propre voix le surprend, « une sorte de piaulement douloureux, irrépressible ». Personne ne s’en rend pourtant compte. Très vite, son supérieur se rend sur les lieux avec en tête un éventuel licenciement, offusqué du premier retard de son employé qu’il pense n’être que paresse, et émet même des doutes quant à un supposé vol dans la caisse. Pour Gregor, il devient nécessaire de se montrer, redoutant une éviction. Il se débat avec ce corps pour sortir du lit, et « il se mit à penser que tout aurait été facile si on était venu l’aider ». Il réussit enfin à atteindre la porte et l’ouvrir « de toutes les forces qu’il pouvait trouver en lui ».

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Un frère, un fils, en marge de la famille

À la vue de Gregor, les réactions ne se font pas attendre. Le fondé de pouvoir est hébété, il s’enfuit en courant. Le père lui est tout de suite hostile. Il le chasse d’un coup qui le projette au milieu de sa chambre et qui lui fera perdre son sang en abondance. Une chambre qu’on n’ouvrira quasiment plus jamais. La mère est en état de choc et s’évanouit, révulsée. La soeur, Grete, avec laquelle Gregor est le plus proche, est dégoûtée. C’est le début du rejet et de la mise à l’écart de celui qui gardera pourtant conscience et sentiments humains, et le début de la solitude abyssale dans laquelle il plongera inévitablement. Il ne sentira bientôt plus la blessure infligée par son père. Serait-il devenu « moins sensible ? ». On ne considère plus Gregor comme faisant partie de la famille. Personne « ne pensait qu’il était capable de comprendre les autres », mais lui comprend tout, et « aucune de ses prières ne parvenait d’ailleurs à se faire comprendre ». Pourtant, face à cette exclusion et ingratitude, Gregor « était encore là et ne songeait pas le moins du monde à abandonner sa famille ».

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Dans les premiers temps, et malgré son dégoût, sa soeur continue à assurer ses premières nécessités. Elle lui met à disposition sa nourriture préférée, qui n’attire plus Gregor le cafard, qui lui préfère des aliments pourris, autrefois jugés nauséabonds. Grete sera aussi la seule à faire un peu de ménage dans sa chambre, une chambre exiguë qu’il ne quittera plus car personne ne tolère sa vue, et dans laquelle il tournera inlassablement en rond à défaut d’avoir une activité.

La seule occupation de Gregor est d’écouter les conversations de sa famille dans la salle de séjour, là où règne la lumière tandis que sa chambre est plongée dans l’obscurité. Il découvrira d’ailleurs à l’une de ces occasions que son père avait caché une grande somme d’argent dans son coffre-fort, et que donc, Gregor, n’était pas dans l’obligation d’effectuer le travail qu’il détestait. Mais cet humain à l’apparence animale ne ressentira aucune rancoeur envers lui. Au contraire, il sera soulagé de voir sa famille protégée de la pauvreté. Mais bientôt, par leur égoïsme, il ne supportera plus de les écouter et se réfugiera dans le coin le plus sombre de sa chambre. Celui qui tente tant bien que mal de se rattacher à l’humanité et à l’ordre du monde s’en verra fermer toutes les portes. « Ils se détournaient tous de lui, et il se félicitait de les voir disparaître de sa pensée ». Gregor n’est plus de la famille. Il est renié.

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Des accès de révolte étouffés

Bientôt, sa soeur Grete le délaissera elle aussi, et ne viendra plus que très rarement nettoyer sa chambre. Celle-ci deviendra un débarras « où on s’était habitué à empiler tous les objets qu’on ne pouvait pas mettre ailleurs […] suivis bientôt par la poubelle où l’on jetait les cendres et par la boîte à ordures de la cuisine ». Dans cette chambre horriblement encombrée et insalubre, « il ne restait plus aucune place pour bouger » et il y sera « triste et las à périr ». Greta ne se préoccupera même plus de le nourrir convenablement. Devant une telle exclusion, Gregor passera par son premier accès de révolte. « Il n’y avait plus qu’en lui de la fureur à cause du manque de soin dans lequel on le laissait », et « il forgeait des plans pour faire irruption à l’office afin d’y prendre tout ce qui, malgré son manque d’appétit, lui revenait de droit ». Mais il ne passe jamais à l’acte car il ne désespère pas de l’humanité. Ne pouvant s’exprimer, il voit des décisions le concernant prises par sa famille sans le consulter, et voit la configuration de sa chambre, son seul refuge, totalement chamboulée. Deuxième accès de révolte, il s’indigne et se promet que la dame portrayée dans son tableau favori, « personne ne viendrait la lui prendre ». Deuxième révolte intériorisée et réfrénée. 

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Identification avec son mal et décès de désespoir 

Un jour, alors que Gregor entend Grete jouer au violon dans le séjour, il ne put s’empêcher de passer sa tête dans la salle, poussé par la vive émotion qu’il éprouva en écoutant sa soeur. Celui qui se cachait entièrement sous son canapé pour ne pas heurter la sensibilité des autres en se montrant, « s’étonnait à peine d’avoir presque entièrement cessé, ces derniers temps, de tenir compte des gens ; jadis il mettait son point d’honneur ».  « Son indifférence envers tout était bien trop grande […] et il n’éprouva aucune vergogne à avancer ». Stupeur et horreur dans l’appartement. Son père, considérant ce geste comme une rébellion et un affront, le chassera et le blessera avec ses coups, tandis que Gregor, terrorisé, qui « n’avait pas le moins du monde l’intention de faire peur à quiconque », tentait tant bien que mal de regagner sa chambre. 

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Quant à sa soeur, elle fit volte-face, et finira par être celle qui sera le plus dur avec lui : « Il faut nous débarrasser de ça. Nous avons essayé tout ce qui était humainement possible pour prendre soin de lui et pour le tolérer. Je ne crois pas que personne puisse nous faire le moindre reproche […] Cette chose-là peut encore vous mener tous les deux dans la tombe, cela ne tardera pas […] Si c’était Gregor, il y a longtemps qu’il aurait compris qu’il était impossible de faire cohabiter des êtres humains avec un tel animal, et il serait parti de lui-même […] Tandis que cet animal nous persécute, il fait fuir les locataires, il veut manifestement prendre possession de tout l’appartement et nous faire coucher dans la rue ». 

Lorsque l’insecte regagnera enfin sa chambre, « la porte fut vivement poussée, verrouillée et fermée à double tour ». Personne ne viendra soigner sa blessure. Gregor, qui « lui paraissait plutôt étrange d’avoir pu continuer à se mouvoir jusqu’à présent sur des pattes aussi grêles », le dos entaillé et les membres inflammés, s’accommodera vite à sa douleur et éprouvera rapidement un sentiment de bien-être relatif. « Il pensa à sa famille avec une tendresse émue. L’idée qu’il n’avait plus qu’à disparaître était, si possible, plus arrêtée encore dans son esprit que dans celui de sa soeur. Il resta dans cet état de méditation vide et paisible », jusqu’à rendre son dernier souffle. Grand soulagement pour la famille. Que du bonheur en perspective. 

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Le clivage entre Français et immigrés et descendants Français d’immigrés

Parqués à l’extérieur des villes dans des HLM insalubres, la main-d’oeuvre principale à la reconstruction de l’économie française d’après guerre, les immigrés, ont vécu dans des conditions de vie et de travail extrêmement précaires. À la situation économique se sont ajoutés la discrimination à laquelle ils étaient particulièrement exposées, et le mal-être lié à l’isolement social qui s’est fortement développé dans ces banlieues, quartiers, cités, où toute intégration était difficile, voire quasi-impossible, de fait. Aujourd’hui, à la troisième et quatrième génération, les descendants d’immigrés, pourtant français, sont toujours perçus comme enfants de l’immigration. Suivant le même schéma, enfants et petits-enfants se sont retrouvés entre eux, oubliés, abandonnés par la République, loin du programme de développement des villes. Français, mais isolés, écartés, séparés. Plus de 40 ans de politique de la ville, des promesses et des aménagements ça et là, mais pas de travail en profondeur.

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Dans ces banlieues, quartiers, cités, le niveau d’éducation est très bas, et l’accès y est difficile. Les discriminations sur le marché du travail font florès : le risque d’être au chômage pour les descendants d’immigrés est trois fois plus élevé que celui des travailleurs non immigrés. Pour ces générations, deux choix possibles : la persévérance pour s’en sortir, ou la révolte contre les injustices d’un système. Les moins combatifs ou les plus blessés sombrent dans la délinquance, ou la violence. Il est aussi facile que naturel de s’indigner face à de tels actes. Ce qui est plus difficile, c’est essayer de comprendre, comme les Samsa ne l’ont pas fait avec Gregor, parce que son apparence était tellement révulsante qu’elle a interdit toute compassion. Mais il est impératif de s’attaquer là où le bât blesse pour endiguer toutes dérives, les seules qui font sentir aux auteurs d’exister socialement. Car à défaut de ne pas être reconnu pleinement dans leur identité française, ils en revendiquent une autre, n’importe laquelle, n’importe comment, n’importe où, du moment qu’ils se sentent appartenir à quelque chose.

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Quand l’islam se superpose et s’ajoute au racisme traditionnel anti-immigré

Quand on sait que la France n’est pas allée jusque dans ces zones périphériques et défavorisées, et les a de fait séparées de l’ordre de la République, le projet de loi du « séparatisme islamiste » du président Emmanuel Macron, inversant les rôles, sonne comme une mauvaise blague. Parce que les mots ont un sens et qu’il faut les choisir avec soin car ils forgent l’imaginaire collectif, l’usage de ces deux termes n’est ni légitime, ni responsable. Pour le deuxième, qualifier des dérives d’islamisme ne fait que fusionner dans les esprits deux choses qui ne sont pas à fusionner. Rappelons que le terme est une création française apparue au XVIIIème siècle pour signifier religion musulmane. Pas de surprise si amalgame il y a, ou il y aura. Il n’y a qu’à voir le discours médiatique ou l’angle que choisissent les médias au moindre incident de violence, de quelque nature qu’il soit, occasion en or pour s’attaquer à l’islam, cette petite bête noire qui obsède les médias depuis une quinzaine d’années, à en oublier que le terrorisme touche plus de 80% de musulmans eux-mêmes.

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On glisse ainsi de dérives d’intégristes, radicaux ou de déséquilibrés à la religion musulmane, le plus naturellement du monde. Rappelons nous des titres et des unes de journaux tels que « Islam, les vérités qui dérangent », par l’Express en 2008, « L’occident face à l’islam » en 2010 du même journal, ou encore « Cet islam sans gêne » du Point en 2012. Parle-t-on de radicalisme ? Non. C’est finalement que de l’islam dont on parle. Quand on sait que l’écrasante majorité des musulmans réels ou supposés sont foncièrement laïcs et pétris des valeurs républicaines, cette attitude stigmatisante est inadmissible. La culture de la haine dans le discours médiatique et les réseaux sociaux sont plus qu’indignes, et alimente et attise la suspicion, la méfiance et la haine vis-à-vis des concitoyens français de confession musulmane. On l’en oublie qu’aucune solution viable à long terme ne peut être construite sans l’implication active des citoyens européens de confession musulmane.

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À ce rythme, on finira par faire fondre et confondre une infime minorité de personnes que l’on grossit à outrance, avec une écrasante majorité qui se fait, elle aussi, pointée du doigt. Voilà les résultas qui se profilent et qui découlent de paroles aussi spectaculaires que ridicules, diffusées en boucle. C’est ce que Vincent Geisser, chercheur au CNRS, appelait « l’islamophobie médiatique »,  largement responsables de la « diffusion et la banalisation de islamophobie au sein de la société française, en véhiculant clichés et stéréotypes du fait musulman ». Si on revient sur le sens étymologique du terme que certains ont voulu discréditer : l’islamophobie est la crainte ou la répulsion démesurée et irrationnelle de l’islam, qui dépend plus d’un ressenti émotionnel que de causes rationnelles. Sur la base de tous les discours qu’on peut lire ou entendre, il n’y a pas de doute : nous sommes dans la psychose.

Un jeu dangereux avec lequel jouent aujourd’hui certains politiques qui effectuent un virage à l’extrême à des fins électorales sur le dos des musulmans, au lieu d’assurer l’unité du pays, et qui risque à long terme d’accentuer la fracture sociale et réactiver le clivage qui renforce le sentiment de persécution et deviennent dangereux.

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En adoptant le comportement des membres de la famille de Gregor Samsa, cela laisse beaucoup d’espace à la cruauté et l’indifférence qui engendre parfois des monstres incontrôlables. Tout ceci favorisé par le progrès technologique qui ne répond à aucune contrainte éthique ou déontologique. Devant le désert de la communication physique, la société se referme sur elle-même, croyant que la communication virtuelle comblera ce déficit. Gregor a fini par perdre toute voix humaine car sa famille a coupé toute forme de communication avec lui, ne le considérant plus comme un humain. Il a fini lui-même par admettre qu’il ne comprenait plus le langage humain.

Les ennemis du progrès, de la liberté et de la fraternité n’attendent que ce genre de comportements pour recruter des « insectes » en métamorphose qui cette fois-ci perdent leur conscience humaine, pour diffuser leur venin auprès des plus vulnérables dans nos sociétés, auprès d’esprits non préparés pour la critique et la remise en cause. 

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Malika El Kettani