La faillite des municipalités démocratiques

 La faillite des municipalités démocratiques

Les municipalités peinent encore, dix ans après la révolution, deux ans après leurs élections démocratiques en 2018, à résoudre les soucis quotidiens des citoyens

Les municipalités ne parviennent pas encore, dix ans après la révolution, deux ans après leurs élections démocratiques en 2018, à résoudre les soucis quotidiens des citoyens, qui s’accumulent dans la durée.

On a trop misé sur la décentralisation constitutionnelle, sur les municipalités démocratiquement élues, sur le nouveau code des collectivités locales du 9 mai 2018, pour rapprocher les citoyens de leurs communes, bâtir une nouvelle ère pour les municipalités, et mettre fin aux soucis quotidiens des citoyens. Force est de constater – et ce n’est qu’un constat – la déroute de ces municipalités. Toute la Tunisie s’est plainte encore cet été de l’état de délabrement des localités, et surtout des plages et des villes touristiques. Même si beaucoup de municipalités, sans moyens suffisants, s’en sortent assez bien. De grandes stations touristiques, comme Hammamet, Nabeul, Tabarka, Kélibia, leurs environs, et d’innombrables autres plages encore, n’ont plus les charmes des années 1970. Il est tout de même étonnant que les lieux touristiques d’un pays qui vit de tourisme, sources de devises, soient devenus les lieux les plus délabrés du pays. Les lieux touristiques ne sont pas les seuls. Les « beaux » quartiers de Tunis sont aussi sales qu’un dépotoir d’une usine. Et les villes tunisiennes, à quelques exceptions, sont devenues laides, dans un piteux état, leurs patrimoines délabrés, souffrant du mauvais goût des concepteurs, des autorités locales et étatiques et de l’absence de moyens.

Les populations n’ont pas besoin de contacter leurs élus locaux pour s’apercevoir de l’insalubrité de leurs villes, ils sont « aveuglés » par la luminosité du spectacle affligeant de leur « environnement » dans la rue, et imputent d’instinct la responsabilité aux municipalités. Le résultat de l’inaction est pour eux un résultat qui ne trompe pas. Comme le dit Edmund Burke : « La conduite, c’est le seul langage qui trompe rarement » (Réflexions sur la Révolution de France, p.129).

Un mal quasi enraciné

Déjà en 2016, nous nous posions la question dans un article sur les élections municipales de 2018, et nous nous demandions : « si ces élections vont régler d’un coup, et à court terme, tous les problèmes environnementaux et de gestion locale, accumulés durant cinq ans d’absence de municipalités légitimes, ou plutôt d’absence de maires et de conseils municipaux élus ? Et si ces élections vont donner un sens aux municipalités, qui sont passées de la tutelle malsaine d’un parti unique durant un demi-siècle à l’anarchie et à l’absence de toute tutelle après la Révolution, à défaut d’autorité de l’État » (Courrier de l’Atlas, 2 mai 2016). On le sait, les délégations spéciales qui ont géré la situation transitoire des municipalités après la Révolution, se sont avérées elles-mêmes défaillantes. Nommées après la Révolution par les autorités de tutelle proportionnellement aux rapports de force politiques à l’ANC, puis à l’ARP, à la suite de la dissolution des conseils municipaux rcédistes, elles ont fait preuve d’irresponsabilité, d’incompétence et d’inefficacité. Elles étaient déjà politisées jusqu’à la moelle des os, comme l’ANC elle-même, dont elles étaient le reflet.

Mais, les élections démocratiques de 2018 ne semblent pas remettre les choses en l’état. En 2020, le mal est toujours là, indélébile, comme s’il était enraciné, comme si « on s’accommodait à la misère » ou au sous-développement, comme le pensait l’économiste John Kenneth Galbraith en 1979, dans son livre La nature de la pauvreté de masse. Le mal des municipalités tunisiennes élues est, il est vrai, plus complexe. Il peut s’expliquer par la politisation de leurs conseils issus de plusieurs listes électorales partisanes ou indépendantes. Même les maires et les conseillers indépendants font de la politique sans le savoir, de manière consciente ou inconsciente. Leurs positions les rapprochent tantôt d’un camp politique du conseil, tantôt d’un autre. Se battre contre les conseillers partisans ou contre un gouverneur ou un ministre radical est aussi une affaire politique.

Insuffisance de ressources et de moyens

Il peut s’expliquer encore par la mentalité de fonctionnaires, un mal endémique dans un pays bureaucratisé, dans la mesure où les conseillers municipaux ne sont pas encore conscients de leur relative autonomie (administrative et financière) à l’ère de la décentralisation. Comme il peut s’expliquer par l’absence de moyens, d’équipements et de ressources financières mis à leur disposition par l’État. C’est sur ce point qu’insistent fondamentalement les maires de Tunisie quand ils sont interpellés sur les problèmes de gestion municipale. Leurs budgets et leurs équipements sont très limités et insuffisants au vu de l’ampleur des tâches. Un maire d’une petite localité de banlieue de Tunis disait à la radio qu’il ne disposait que d’un budget de deux milliards de centimes, alors que dans sa localité, on avait besoin de bitumer 120 km de routes et de passages, outre les tâches ordinaires de plus en plus coûteuses. D’après lui, très souvent les budgets des communes, ressemblent à des budgets de fonctionnement, permettant à peine de payer les factures de la STEG et de la SONEDE, les salaires et les loyers. Même sur le plan légal, l’État n’aide pas les municipalités. Plusieurs maires se plaignent de ne pas avoir de police municipale, concédée au ministère de l’Intérieur, que les arrêtés de démolition de construction anarchique pris par les municipalités ne sont pas exécutés faute de l’appui de la police et du ministère de l’Intérieur. Le maire de l’Ariana parlait il y a quelques mois de 144 arrêtés de démolition pris par sa municipalité, en attente d’exécution, faute du secours de l’État et de la police.

Cela n’interdit pas de se demander pourquoi un élu qui s’est engagé moralement et électoralement envers ses concitoyens sur le plan municipal n’a pas la possibilité de résoudre des problèmes pratiques qui ne demandent pas beaucoup de moyens, même face à la réticence des citoyens. À vrai dire, la responsabilité des citoyens est limitée, car l’exemple et le modèle à suivre doivent venir des responsables élus. Depuis, par exemple, que certains services administratifs (et même de grandes municipalités) ont installé le système des numéros d’appel électroniques et depuis que certaines boulangeries ont mis des cordons pour les files, on ne se bouscule plus. C’est aux municipalités de montrer le chemin aux citoyens passifs, inconscients, maladroits ou irrationnels.

Le sens pratique

La gestion locale ou municipale semble exiger moins de diplômes que l’esprit pratique et une certaine rationalité. La question des déchets, du ramassage des ordures n’exige pas seulement des équipements, mais de la rationalité et l’esprit pratique, ainsi que la persuasion des citoyens, comme pour fixer une heure précise de ramassage des ordures, procédé courant dans la Tunisie des années 60-70. Mettre plusieurs petites poubelles dans les grandes avenues et les rues, et les ramasser à des heures fixes dans la journée par les ouvriers municipaux, ou nettoyer les plages, le matin tôt et le soir, ou entretenir les jardins publics, ou embellir la ville, ou exiger la fermeture des bennes pour qu’elles ne débordent pas, ne demandent pas beaucoup de moyens. Exiger des propriétaires riverains de ne pas planter des arbres sur les trottoirs devant leurs demeures, relevant du domaine public, qui empêchent les piétons d’y passer ; mettre de bonnes indications routières sans fautes d’orthographes, ne demande pas beaucoup de moyens. On le sait, il y a des normes internationales pour l’espace réservé à la plantation des arbres sur le trottoir. Pire encore, les trottoirs servent à faire stationner des voitures, installer des « Kochk », vendeurs ambulants, ou à étendre illégalement des terrasses de café, empiétant sur le domaine public en toute impunité. Les passants (surtout enfants, handicapés, personnes âgées, femmes enceintes) sont contraints de passer ou de « zigzaguer » entre les tables des cafés bondés de chômeurs fumant altièrement leurs interminables chichas. Cela aussi n’exige pas toujours de grands moyens, même si le soutien de l’autorité de tutelle reste nécessaire.

La formation nécessaire à la gestion municipale ne semble pas forcément être de type théorique ou politique. Elle exige un sens pratique aigu, comme celui qu’on voit souvent chez la gent féminine. Faut-il faire gérer les municipalités par les femmes, parce qu’elles ont un meilleur sens pratique, et sont plus sensibles que les hommes aux questions d’environnement ? Faut-il, au lieu d’élections, passer des concours pratiques, à partir de QCM, et de sujets pratiques de terrain, pour voir quels sont les « heureux élus » qui ont de l’aptitude à la gestion pratique et rationnelle des municipalités ?

Les candidats mis par les partis sur les listes électorales sont choisis sur une base partisane et militante. Ces partis ne se soucient pas de la question de la nature du profil exigée des candidats pour les tâches municipales. L’essentiel est qu’il soit un homme du parti. La plupart des indépendants élus sont aussi dans ces municipales de 2018, des partisans déguisés, choisis dans des listes préparées par des partis qui ne souhaitaient pas se présenter comme tels.

Il faut rappeler que l’esprit pratique, inhérent à la fonction municipale, se rapporte à l’application d’une discipline, d’une connaissance, qui vise directement à l’action concrète, et qui est soucieuse du sens des réalités. C’est, en un mot, une attitude pragmatique, conduite par une « raison pratique ». En langage plus simple, c’est « la faculté de résoudre habilement les petits soucis de la vie quotidienne », comme le dit si bien le Dictionnaire. Et ces « soucis », devenus grands en Tunisie au fil du temps, n’ont pas disparu dans la Tunisie démocratique et « décentralisée ».

 

Hatem Mrad