Laila Konate, cinq après la noyade de ses trois enfants à Chalon-sur-Saône : « Aujourd’hui, nous n’avons plus de vie »

 Laila Konate, cinq après la noyade de ses trois enfants à Chalon-sur-Saône : « Aujourd’hui, nous n’avons plus de vie »

Laila Konate et ses trois enfants (de haut en bas), Assia, Abd-Allah et Abd-Arrahmane. Photos : DR

La vie de Lallia Konate s’est arrêtée le 8 juillet 2018. Ce jour-là, ses trois enfants, Assia, Abd-Allah et Abd-Arrahmane, âgés alors de 9, 11 et 13 ans se noient dans le lac des Prés Saint-Jean, à Chalon-sur-Saône (71 100), alors qu’ils sont sous la surveillance d’Aurélie H., la belle-mère.

Le 31 mars dernier, cinq ans après le drame, Aurélie H. comparaissait devant le tribunal correctionnel de Chalon-sur-Saône pour « homicide involontaire ». A l’issue du procès, le procureur a requis 3 ans de prison avec sursis à son encontre.

La décision du tribunal sera rendue le 12 mai prochain. Lallia Konate, qui vit désormais à Manchester en Angleterre avec ses deux filles, a accepté de répondre à nos questions.

LCDL : Le procureur a demandé 3 ans de prison avec sursis à l’encontre d’Aurélie H. Qu’en pensez-vous ?

Lallia Konate : Je suis choquée et terriblement peinée. La justice est clémente avec cette femme juste parce qu’elle a des enfants et qu’elle n’a pas de casier judiciaire. Le procureur a demandé 3 ans avec sursis alors qu’il a reconnu qu’elle était responsable de la mort de mes trois enfants. C’est sa négligence qui les a tués. Une faute impardonnable, et pourtant elle ne fera pas un jour de prison.

Aurélie a changé de version. D’abord elle a dit qu’elle avait interdit à mes enfants de nager, puis elle a prétendu qu’elle pouvait les surveiller d’où elle se trouvait… A l’audience, j’ai vu quelqu’un de détaché et qui ne se sentait pas responsable de la mort de mes enfants. Elle s’est même victimisée : à l’entendre, c’est elle qui aurait perdu ses enfants ! Le pire c’est que quel que soit le verdict, je ne pourrais même pas faire appel. Selon la loi, il n’y a que le parquet qui a le droit le faire.

Où étiez-vous le 8 juillet 2018 ? 

J’étais à la maison seule. Tous les quinze jours, mes enfants vont chez leur père. Ce jour-là, je reçois un coup de fil de mon frère qui se trouvait au lac. Il me dit alors qu’Aurélie a fait un malaise et qu’il y a une ambulance sur place. Avant de me mettre en route pour le lac, je demande à mon frère s’il peut récupérer mes enfants. J’arrive et je vois énormément de monde. Je demande ce qu’il se passe et j’entends quelqu’un dire qu’il y aurait quatre morts.

J’ai un mauvais pressentiment. Je m’approche du lac. Et là, j’aperçois mes deux garçons qui sont allongés à même le sol. Un médecin du SAMU me demande si je suis la maman. Je ne réalise pas tout de suite ce qu’il se passe parce que le toubib ne me dit pas encore que mes enfants se sont noyés…

Ils sont ensuite emmenés dans une ambulance…

Oui, et ça me rassure. Je me dis que ça va aller mieux. A l’hôpital, on nous emmène dans une grande salle. Le médecin avec qui j’ai parlé au lac s’agenouille devant moi et me dit alors : « Madame, je suis désolé, on a fait tout ce qu’on a pu, mais on n’a pas pu les sauver. » Ensuite, on m’a emmenée voir mes enfants. Ils étaient allongés, comme s’ils dormaient. Et quand j’ai posé ma tête sur le torse de mon fils, il n’y avait pas de battement de cœur. C’est là que j’ai réalisé qu’ils n’étaient plus de ce monde…

Pour vous, il y a également un autre responsable, Gilles Platret, le maire de la ville qui n’aurait pas suffisamment indiqué que la baignade était interdite et dangereuse sur ce plan d’eau.

Oui. Le seul panneau qui indique clairement que la baignade est interdite est très éloigné du rivage. Il est en plus caché par la végétation. Les enquêteurs ont d’ailleurs dû emprunter une barque pour pouvoir la prendre en photo.

Le maire n’a pas entretenu les panneaux. Il y en a neuf éparpillés autour du lac, dont un seul, non accessible, qui portait l’inscription « baignade interdite ». Sur les huit autres panneaux, il ne reste que les piquets de bois !

Un an après le drame, après que l’émotion soit retombée dans la ville et en toute discrétion, le maire a fait installer de nouveaux panneaux. Il ne s’est même pas déplacé au procès pour s’expliquer, c’est son avocat qui l’a représenté.

Vous avez deux autres filles. Comment vont-elles ? 

Elles ont vu leurs frères et sœur mourir. L’une d’entre elles avait 11 ans à l’époque. C’est elle qui a prévenu Aurélie du drame. L’autre était plus jeune, elle avait 8 ans. Elle a mis plusieurs années à reparler du drame.

Elles ne veulent plus entendre parler de leur père qui est resté aux côtés d’Aurélie. Pour essayer de se reconstruire et retrouver un anonymat, nous avons déménagé à Manchester, en Angleterre, mais je suis toujours rongée par la culpabilité.

Aujourd’hui, je dois vivre avec ce sentiment d’avoir abandonné mes enfants. Je n’étais pas là au moment du drame. Ce jour-là, je n’ai pas perdu trois enfants. J’ai perdu mes cinq enfants. Mes deux filles n’ont plus envie de vivre. D’ailleurs, aujourd’hui, nous n’avons plus de vie.

>> A lire aussi : Marseille. « Allons-nous continuer à regarder nos jeunes s’entretuer ? », Laetitia Linon, membre d’un collectif de familles de victimes

Avatar photo

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.