Mayotte. Dans l’enfer de la précarité administrative

 Mayotte. Dans l’enfer de la précarité administrative

Cent trente migrants s’étaient réfugiés dans ce campement de fortune à Mamoudzou après avoir été chassés de leur logement par la population mahoraise en juin 2016. ORNELLA LAMBERTI / AFP

A Mayotte, Marine Le Pen est arrivée largement en tête avec près de 60% au second tour devant Emmanuel Macron. Un résultat pas si surprenant que ça, dans ce département en souffrance où chaque procédure administrative pour un étranger est devenue un véritable parcours du combattant. Reportage.

Par Yoram Melloul

Visage fatigué et grand sourire édenté, Abou* rigole en racontant son quotidien difficile, assis sur les marches de sa maison en tôle. Chaque soir, il fuit le bidonville dans lequel il vit pour passer la nuit à la campagne. “La PAF [police aux frontières] vient faire des interpellations, alors je préfère dormir avec les moustiques.”

Abou se plaît à dire qu’il est à Mayotte “depuis Mitterrand”. Comme la grande majorité des étrangers de ce département français au large de Madagascar, il est né aux Comores. Ses deux filles françaises devraient lui permettre d’avoir droit à une carte de séjour. Mais il n’a pas de papiers.

Six mois après cette rencontre, survenue fin avril, le bidonville de Miréréni, situé à l’ouest du 101e département français, n’existe plus. Il a été détruit par la préfecture. Abou, lui, dort toujours à la campagne par peur de se faire attraper, et expulser.

“Être ici, sans papiers, c’est comme être mort”

“L’un des grands problèmes de Mayotte, c’est qu’il y a très peu d’accompagnement pour les étrangers”, éclaire Marjane Ghaem, avocate et lauréate, pour son travail sur place, du Prix des droits de l’homme, décerné par le Conseil national des barreaux. “Les personnes ont une faible connaissance de la loi, et le taux d’alphabétisation est très bas. Ceux qui font les démarches doivent généralement se débrouiller seuls.”

C’est le cas de Djamar Archafadi. Originaire de Mohéli, il a traversé l’océan en bateau depuis Anjouan, l’île comorienne la plus proche de Mayotte. Un voyage dangereux, dans lequel entre 7 000 et 10 000 personnes ont perdu la vie de 1995 à 2012, selon un rapport du Sénat.

Djamar Archafadi est arrivé il y a dix ans dans l’espoir de soigner un handicap qui l’empêche de marcher et provoque chez lui de terribles douleurs. Depuis, il vit dans une petite pièce à Dembéni, à l’est de l’île. En 2015, il a obtenu une carte de séjour d’un an, qu’il garde précieusement avec tous ses papiers. Depuis, plus rien. Son handicap n’est pas reconnu et la difficulté des démarches l’a découragé. Ebéniste de formation, il vivote à Mayotte : “Être ici, sans papiers, c’est comme être mort. Tu ne peux pas travailler, tu risques de te faire contrôler, embarquer et renvoyer.”

Les expulsions sont particulièrement rapides et, pour beaucoup, synonymes d’une nouvelle traversée clandestine onéreuse et dangereuse. Les forces de l’ordre enferment les personnes arrêtées au centre de rétention administrative (CRA), situé à Dzaoudzi, sur la plus petite des deux îles habitées de l’archipel. Puis les renvoient, parfois en quelques heures. Dans la très grande majorité des cas à Anjouan.

“Depuis janvier, l’Etat a délivré, ici, plus de 20 000 obligations de quitter le territoire français (OQTF), commente Mathilde Detrez, chargée de projet à la Cimade locale, une association d’aide aux personnes migrantes, réfugiées et en demande d’asile. L’objectif de la préfecture, c’est plus de 30 000 renvois par an. Elle a une position très dure sur les contrôles et les expulsions.” Avant la pandémie, la moitié des personnes expulsées en France l’étaient depuis Mayotte.

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Mayotte. Dans l’enfer de la précarité administrative
Comme tant d’autres, ces Comoriens d’Anjouan s’apprêtent à prendre la mer pour tenter d’entrer illégalement sur l’île de Mayotte, qui fait figure d’eldorado. Beaucoup ne survivent pas à la traversée. RICHARD BOUHET / AFP

Un territoire d’exception pour le droit du sol

Le gouvernement maintient le cap. En visite à la fin août, Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, et Sébastien Lecornu, ministre des Outre-mer, informaient du renforcement des contrôles aux frontières. Ces derniers ont surtout annoncé que l’exécutif souhaitait modifier le droit de la nationalité à Mayotte. Car pour l’obtenir, contrairement aux règles en vigueur dans la métropole, les enfants nés dans le département doivent justifier de trois mois de présence légale d’un des deux parents au moment de leur naissance. Le gouvernement voudrait la faire passer à un an.

“Ça ne fera que retarder un peu plus l’intégration de jeunes qui ont toutes les raisons de rester en France, s’exaspère l’avocate Marjane Ghaem. Ils sont volontaires, ils ont envie, ils n’ont rien demandé en naissant là, et ils vont être maintenus en situation irrégulière.”

Bon nombre de personnes n’arrivent même pas à entamer les démarches pour obtenir une carte de séjour. “On parle beaucoup des problèmes liés à la dématérialisation des demandes de rendez-vous en préfecture en métropole, mais à Mayotte ça fait longtemps que les gens n’arrivent pas à accéder à la préfecture, poursuit Marjane Ghaem. Prenons l’exemple des jeunes nés ici : d’une part, ils ne parviennent pas à obtenir de rendez-vous, et d’autre part, ils font l’objet de procédures d’éloignement. Ils n’ont pas le temps de faire passer leur dossier.”

Aurore Neel est coordinatrice de l’association Kaja Kaona qui accompagne des jeunes sortis de l’emploi et de la formation. Elle évoque le cas d’une femme née à Mayotte, dont les parents étaient en situation régulière, et qui n’a pas réussi à décrocher un rendez-vous. “Il a fallu qu’elle se fasse attraper par la PAF, et qu’on la fasse sortir du CRA pour qu’enfin elle ait un rendez-vous et un récépissé.”

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Près d’un jeune sur cinq en dépression

Les étudiants en attente de leurs papiers perdent souvent un an ou deux. Impossible pour eux de travailler légalement, alors qu’ils risquent l’expulsion. Conséquence, beaucoup ne font rien et traînent dans la rue. A Mayotte, il y a nom pour ça : “les années blanches.”

Aurore Neel en accompagne quotidiennement : “Dans l’association, ils sont au moins dix à avoir fait une ou deux années blanches avant de reprendre les études. Une vingtaine sont toujours en attente. Cela a des conséquences dramatiques. Je dirais que 24 % des jeunes avec qui je travaille sont en dépression. C’est hallucinant !”

Même une fois le rendez-vous à la préfecture obtenu, les difficultés continuent pour les étrangers de Mayotte. “L’Etat délivre peu de cartes de résident parce qu’il faut un contrat de travail pour l’obtenir”, poursuit la coordinatrice de Kaja Kaona. Or, autre spécificité mahoraise, il est interdit de sortir du département avec une carte de séjour d’un an. Impossible, donc, pour les étudiants de poursuivre leur cursus en métropole ou à La Réunion. “Et puis toutes les aides sociales sont conditionnées au fait d’avoir quinze ans de situation régulière, alors qu’en métropole, c’est cinq ans.”

Qu’ils soient arrivés il y a longtemps, nés à Mayotte, ou même avec un titre de séjour d’un an, les étrangers de l’île vivent un calvaire administratif. Aurore Neel désespère : “C’est une véritable précarité organisée.”

 

La rédaction