France / Le « visa » culturel et scientifique

 France / Le « visa » culturel et scientifique

Siavosh Hosseini / NurPhoto / AFP


Les étudiants maghrébins et africains subsahariens ne pourront plus à l’avenir poursuivre leurs études universitaires en France et se découvrir des vocations dans ce pays, à la suite d’une décision très souveraine du gouvernement français tendant à majorer spectaculairement les frais d’inscription dans les Universités dites publiques.


Le gouvernement français vient de renoncer brutalement à son message, voire à son destin  universaliste, en élevant une barrière désormais quasi-infranchissable entre les Universités françaises et les étudiants non européens, et notamment des pays du Sud. Il vient de décider d’augmenter spectaculairement les frais d’inscription des étudiants extracommunautaires dans les Universités publiques françaises, en introduisant d’ailleurs un amalgame peu heureux entre le principe d’Université privée et celui d’Université publique. Ces augmentations de frais d’inscription seront, on l’imagine bien, difficilement honorées à l’avenir par les étudiants arabes et africains, qui, demandeurs de savoir et de qualification, devraient encore passer par une sorte de « visa » culturel et scientifique.


A partir de l’année universitaire 2019, les étudiants non européens devront en effet payer dans les Universités de la République française la somme de 2770 euros pour une inscription en licence (au lieu de 270 euros actuellement) et 3770 euros pour une inscription en master et doctorat (au lieu de 243 euros actuellement). Cette hausse est justifiée par le Premier ministre Edouard Philippe par la volonté de rendre les Universités françaises plus attractives, d’améliorer le financement de l’accueil à l’Université et d’augmenter en conséquence le montant des bourses accordées aux étudiants étrangers. Le pays de Voltaire et de Rousseau est peut-être vexé de ne pas briller dans les classements annuels des Universités mondiales (notamment de Shanghai).


La France tente, par ailleurs, depuis quelques années à déplacer habilement sa politique universitaire vers les pays du Sud. Il s’agit d’éviter en profondeur la présence des étudiants étrangers en France, toujours tentés de s’y installer à la fin de leurs études. La politique universitaire fait office dans ce cas de politique d’immigration. Ainsi, au lieu de recevoir chez elle les étudiants arabes et africains, la France préfère ouvrir des Universités chez eux, en établissant des partenariats avec les pays d’accueil : c’est tantôt la politique de la co-diplomation, qui prévoit que les étudiants des universités concernées, peuvent recevoir, suite à des accords bilatéraux et conventions internationales, deux diplômes distincts relevant des pays concernés ; tantôt la politique d’octroi du diplôme français proprement dit. La France gagne dans ce cas doublement dans l’affaire : l’étudiant non européen reste chez lui, forcé et lié, et il payera cher son inscription dans une université française installée dans son pays (le prix du déplacement des enseignants français). L’Université Paris-Dauphine à Tunis et l’ESSEC à Rabat n’ont pas attendu leur Etat pour s’implanter en Tunisie et au Maroc, mais elles fonctionnent comme des Universités privées, avec des droits d’inscription très élevés. En Tunisie, le président Macron a encore annoncé lors de sa visite officielle en Tunisie du 31 janvier 2018, la création d’une Université franco-tunisienne de l’Afrique et de la Méditerranée (UFTAM), qui ouvrira ses portes en 2019-2020, et qui délivrera à Tunis des diplômes spécifiquement français. On n’a aucune peine à imaginer que les frais d’inscription seront, là aussi, équivalents aux Universités privées.


Ce faisant, en ciblant les groupes d’étudiants des classes aisées, en attirant en France les étudiants les plus riches, qui n’ont pas forcément la vocation pour le cursus envisagé, la décision récente du gouvernement français tendant à augmenter les frais d’inscription de leurs Universités n’en rompt pas moins avec la tradition d’ouverture du pays de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme. Le droit au savoir, à l’instruction et à la culture et le principe d’égalité des chances en prennent un sacré coup au nom d’une mesure technocratique dont le gouvernement français a peu mesuré son incidence politique sur la coopération future avec les pays arabes et africains et sur son influence culturelle.


Les étudiants maghrébins et africains subsahariens les moins fortunés vont se retourner sans doute, pour les uns vers les pays anglo-saxons et le Canada, quitte à monnayer leur séjour par un travail à mi-temps ou occasionnel dans ces pays ; pour d’autres, vers la Turquie et les pays du Golfe, pays pourvoyeurs de bourses universitaires aux étudiants étrangers parfumées d’islamisme. Sans oublier que 80 000 Africains sont déjà inscrits en Chine et bénéficient de bourses accordées par ce même pays.


La francophonie ne devrait alors pas trop se plaindre de l’invasion anglophone, ou de la perte de son propre influence dans le monde. C’est elle, à travers son conducteur, la France, qui se renferme sur elle-même, qui s’autolimite en toute connaissance de cause, sur les plans géographique, culturel et politique et économique, en cessant l’échange d’idées avec les élites arabes et africaines dont beaucoup d’entre eux, n’ont pas cessé de croire en l’universalisme rationaliste français.


D’ores et déjà, beaucoup de pétitions de collectifs d’universitaires, intellectuels et artistes ont été publiées dans les journaux et médias français. Plusieurs Universités comme la Sorbonne, les Universités de Poitiers et de Rennes ou des Ecoles supérieures de création artistique refusent d’appliquer la décision du gouvernement et demandent au gouvernement d’y renoncer. Certains hommes politiques dénoncent aussi la même mesure, comme Benoît Hamon, l’ancien candidat socialiste à la présidentielle de 2017. Celui-ci a déclaré le 27 novembre dernier qu’« En termes de coopération, de partage de la connaissance, de pari de l’intelligence, c’est une aberration totale… Pour la France, c’est une catastrophe, et encore je ne vais même pas vous faire le petit couplet sur la tradition de l’université française, de tolérance, de transmission de la connaissance ». Les syndicats étudiants UNEF et FAGE ont encore mis en ligne une pétition qui a réuni 166 000 signatures et ont manifesté le 1er décembre sur la Place du Panthéon. Les jeunes étudiants français, plus universalistes que leurs aînés, considèrent que les étudiants étrangers doivent avoir les mêmes droits que les étudiants français en matière de droits d’inscription. Enfin la Cour des comptes, en explorant diverses hypothèses d’augmentation des frais, a préconisé, dans un avis au gouvernement, une « hausse modulée des droits en fonction du cycle d’études, en priorité au master » et a demandé à ce que les frais d’inscription dans les trois années de licence soient maintenus à 270 euros, en augmentant (progressivement) jusqu’à 965 euros en master. Elle a surtout admis que le « taux d’éviction » des étudiants étrangers résultant de cette hausse gouvernementale est élevé.


Cette nouvelle mesure gouvernementale est, on le voit, loin de faire l’unanimité à l’intérieur de la France. Elle évalue de manière plutôt technocratique le rayonnement des Universités françaises, les exigences de la connaissance et des échanges d’idées. La gestion managériale, de type coûts/bénéfices, supplante à la faveur du tout économique d’aujourd’hui la vision politique et stratégique d’avenir. Décidément, la France macronienne se perd dans une sorte de technocratisme de courte vue, s’éloignant de plus en plus de la tradition politique qui prévalait jusque-là.


 

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