Palestine – Ce que Jérusalem veut dire pour Trump

 Palestine – Ce que Jérusalem veut dire pour Trump

Des Palestiniens


La capitale d’Israël reconnue internationalement est Tel-Aviv. Mais Israël voudrait d’une capitale politique doublée d’une symbolique religieuse : Jérusalem, pour renforcer sa légitimité politique. Mais Jérusalem n’appartient à personne, parce qu’elle appartient à tous. 


La « vieille ville » de Jérusalem, entourée de remparts, est en effet constituée de deux quartiers à dominante arabe, dits quartier musulman et quartier chrétien, ainsi que d’un quartier à dominante arménienne et d’un quartier à dominante juive. Le nom de Jérusalem lui-même évoque le culte du dieu des Cananéens (peuples vivant sur le territoire correspondant au Liban, Israël et Palestine d’aujourd’hui). « Shalem » était un dieu populaire pour les sémites. Le nom de « Shalem » provient de deux racines chaldéennes : « salaam » en arabe et « shalom » en hébreu, qui signifie aujourd’hui « paix ». Une paix maudite, à vrai dire. La ville de Jérusalem est appelée « trois fois sainte », elle contient les lieux les plus sacrés des religions juive (Mur des Lamentations, vestige du Temple d’Hérodote), chrétienne (l’Eglise du Saint-Sépulcre) et musulmane (l’Esplanade des Mosquées où est située la Mosquée Al-Aqsa).


Pour les Juifs, depuis 3000 ans, Jérusalem est la capitale du roi David et plus tard du royaume juif hasmonéen. Après les destructions du Temple de Jérusalem et les dispersions du peuple juif, le judaïsme a toujours évoqué le retour à Jérusalem, ancienne capitale du royaume d’Israël de David. Pour les Chrétiens, la ville est importante depuis Ie siècle et les récits de la vie de Jésus de Nazareth, telle que décrite par les Evangiles, depuis sa montée au Temple de Jérusalem jusqu’à sa crucifixion et sa résurrection. Pour les Musulmans, depuis le VIIe siècle, la tradition considère Jérusalem comme un lieu important, parce que le prophète Mohamed aurait fait le « voyage nocturne » (l’isrâ’) de La Mecque à Jérusalem, suivi par « l’ascension » (le m’raj), moment où le prophète serait monté aux cieux, puis descendu aux enfers en compagnie de l’ange Gabriel sur une monture appelée « Bourraq », après être allé sur le mur du Temple à Jérusalem. L’islam déclare ainsi Jérusalem sa troisième ville sainte, pour des raisons religieuses et politiques. Les premiers musulmans priaient en direction de Jérusalem. C’est là aussi que les Musulmans se réuniront le jour du « Jugement Dernier ». Elle est devenue un lieu de pèlerinage lorsque les Omeyyades et les Mamelouks y ont réalisé de grands projets architecturaux. Par ailleurs, de 638 à 1917, Jérusalem fut plusieurs fois dominée par des dynasties islamiques sans qu’aucune d’elle n’ait osé en faire sa capitale. Ce qui est important à noter.


C’est dire combien la ville de Jérusalem est chargée de symboles pour les trois religions monothéistes. Elle tient aujourd’hui une place importante dans les sentiments nationaux israéliens et palestiniens, mais aussi arabes, musulmans, chrétiens et juifs. L’Etat d’Israël a fait de Jérusalem-Ouest sa capitale en 1949, puis a fait de Jérusalem « réunifiée » sa capitale après la conquête de la ville en 1967.


Depuis cette date, l’ensemble des pays du monde ont retiré leurs ambassades. Pour la communauté internationale, Jérusalem-Est est occupée. La ville a en réaction été proclamée capitale de la Palestine en 1988, même si l’autorité palestinienne n’y siège pas. Pour la communauté internationale, le statut de Jérusalem est d’ordre international, il doit faire alors l’objet de négociations israélo-palestiniennes.


Le 6 décembre 2017, Donald Trump, le président des Etats-Unis, décide de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, faisant jubiler Netanyahou tout en déclenchant des vagues de protestations et de manifestations incontrôlables. Il est vrai que depuis quelques décennies, le Congrès américain a voté une loi en 1995 permettant de transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, tout en reconnaissant celle-ci comme la capitale d’Israël. Cette loi prévoyait que le transfert devrait avoir lieu au plus tard le 31 mai 1999. Depuis lors, le déménagement de l’ambassade a été reporté par les présidents américains successifs, de crainte  de perturber les négociations israélo-palestiniennes, déjà compliquées, ou de créer une crise internationale. Officiellement, les Etats-Unis n’ont jamais reconnu officiellement la légitimité d’Israël ni sur Jérusalem-Ouest, ni a fortiori sur Jérusalem-Est.


Trump, lui, a une toute autre idée de la question. Il a le « génie » de la simplicité, voire du simplisme. En mars 2016, devant l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac), le principal lobby pro-israélien aux États-Unis, le candidat républicain avait déclaré: « Nous transférerons l'ambassade américaine dans la capitale éternelle du peuple juif ». C’est chose faite aujourd’hui. Il reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël, tout en maintenant par décret l’ambassade à Tel-Aviv pour six mois encore. Il ne parle pas encore d’une capitale réunifiée. Tous les autres pays, y compris le Royaume-Uni considèrent que le Statut de Jérusalem doit être réglé par des négociations israélo-palestiniennes. L’Union européenne a appelé, le 8 décembre dernier, Israël à partager Jérusalem comme capitale avec les Palestiniens et que les pays membres ne reconnaitront aucun changement non négocié du statut d’avant 1967.


Le tableau est apparemment « clair » pour Trump. Daech est mise au ban, la Syrie est défaite, l’Egypte n’a plus l’influence d’antan, les pays arabes sont aussi faibles que jamais, l’Arabie saoudite est bousculée par Trump et par le jeune prince Mohamed Ben Salman, certainement mis au parfum du nouveau scénario. Pour les Saoudiens, la décision de Trump est opportune. Elle contrarie l’ennemi chiite iranien, déjà réfractaire aux volontés américaines en matière nucléaire, même si l’Iran voudrait incarner avec Hezbollah le flambeau de la lutte pour la cause palestinienne. Sans compter que le conflit israélo-palestinien s’est refroidi depuis quelques temps par les guerres et crises successives (Irak, Syrie, Daech, « printemps » arabe), que les Palestiniens sont eux-mêmes divisés, et n’ont plus les moyens de se révolter à grande échelle. Et qu’Israël n’a cessé de mettre tout le monde devant le fait accompli par ses colonisations successives sur les territoires occupés.


Si Trump avait l’intention de régler un processus engourdi, l’opportunité aurait plutôt consisté à mettre Israéliens et Palestiniens face à face avec les autres puissances et institutions internationales, pour essayer de mettre un terme à ce difficile conflit, et à régler en même temps le Statut de Jérusalem. Il ne l’a pas fait. Ne lui prêtons pas une ambition qu’il ne peut avoir. Il a déjà choisi clairement son camp, contrairement aux Européens et au reste du monde, désireux d’une solution équitable. Israël est pour lui un véritable ami et un allié militaire, politique, diplomatique et civilisationnel. Il est un des rares présidents américains de ces dernières décennies à avoir des atomes crochus avec Netanyahou, détesté par Bill Clinton, Hillary et Obama et d’autres.


Trump est un peu le Kadhafi occidental : brouillon, désinvolte, intempestif, puéril et irréfléchi. Il en a tous les défauts. Il croit qu’en politique, comme en affaires, il suffit d’être tranchant (dans la précipitation), ostensiblement partial (faisant fi de ses alliés européens), rapide, pour obtenir un marché, fixer un prix, acheter ou vendre. Et que si on n’est pas gagnant, on est automatiquement perdant. Il ne connait pas les cas intermédiaires, qui font le quotidien de la politique : ni vainqueur ni vaincu, ou encore légèrement vainqueur et légèrement vaincu. C’est plutôt cela le prix ordinaire de la diplomatie. La politique au Proche-Orient, chargée d’histoire, d’émotions et de symboliques, est autrement compliquée, ondoyante, machiavélique. On ne règle pas une question aussi complexe que le Statut international de Jérusalem, ville partagée par toutes les religions, divisant deux entités depuis plus d’un demi-siècle, par un parti pris spectaculaire et non diplomatique. En diplomatie, faut-il rappeler, on doit prendre en considération dans un conflit les intérêts des deux parties qui se font face. La décision de Trump est un fait accompli américain reconnaissant un autre fait accompli israélien. La loi fondamentale israélienne de 1980 a déjà entériné le Statut de Jérusalem, en la considérant comme une capitale « éternelle et indivisible » et parle de la « ville sainte de Jérusalem ». Elle y a d’ailleurs transféré ses institutions politiques. Alors même que les Résolutions 476 et 478 de 1980 du Conseil de sécurité relatives à cette question, déclarent que « l’acquisition de territoire par la force est inadmissible » et que « les dispositions législatives et administratives prises par Israël… n’ont aucune validité en droit international et constituent une violation flagrante de la Convention de Genève ».


Tout le monde connait les péripéties du Statut de Jérusalem depuis le plan de partage de l’Assemblée générale de l’ONU de1947, et les mesures unilatérales successives prises par Israël et aussi, en réaction par les Palestiniens. Selon le plan de partage de la Palestine, établi après la fin du mandat britannique, Jérusalem et Béthléem (Beit Lahm) deviennent un Corpus Separatum sous contrôle international, indépendamment de la situation des futurs Etats israélien et palestinien. Cette séparation devait garantir à tous les cultes le libre accès à tous les lieux saints en sécurité.


On en est très loin aujourd’hui. On devrait se résoudre à enseigner l’histoire de la politique, des peuples et des religions monothéistes à Trump. Un chef d’Etat peut-il se permettre de consolider sa base électorale sur le dos de la civilisation millénaire des peuples ? Jérusalem n’a pas besoin d’être la capitale d’Israël pour garder sa signification religieuse pour le peuple juif. Elle n’a pas besoin non plus d’être la capitale exclusive de la Palestine pour garder sa signification religieuse pour le peuple musulman. Elle est la capitale du Monothéisme même.


Hatem M'rad

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