Mohsen Marzouk, entre la moralité et la realpolitik

 Mohsen Marzouk, entre la moralité et la realpolitik

Le Secrétaire général de “Machrou’ Tounès”


 


Hatem M’rad


Professeur de science politique


 


Mohsen Marzouk est un de ces personnages ambigus de la transition, quoiqu’il ne laisse pas indifférent. Peu connu avant la Révolution, il s’impose aussitôt sur la scène politique durant la transition et devient un des leaders politiques les plus importants. Explosif, bourré d’initiatives, intuitif, meneur d’hommes, doté d’un sens pratique, cet enfant de Mahrès, âgé de 51 ans, n’a pas cessé dans son parcours de créer organisations et partis. A coup sûr, un homme d’action.


 


Le décès de son père, alors qu’il n’avait que cinq ans, laisse sa famille dans la précarité. Au début des années 80, il est expulsé du Lycée de garçons de Sfax pour son militantisme. Réintégré, il passe le baccalauréat et accède à l’Université de la Manouba où il fait la connaissance de Chokri Belaid. Tous les deux sont arrêtés et détenus en secret dans le camp de Rjim Maâtoug. Gracié en 1988 par Ben Ali, il reprend ses études, ainsi que son militantisme au sein de l’UGET et du mouvement clandestin El Amal Ettounsi. A partir des années 90, il devient coordinateur de l’Organisation arabe des droits de l’homme, puis il entre à Freedom House et se spécialise dans l’étude des changements politiques et transitions démocratiques. En 2008, il s’installe à Doha et participe à la Fondation arabe pour la démocratie dont il devient le secrétaire général, et fait partie d’autres ONG.


 


Après la révolution, il rentre en Tunisie. Il est aussitôt désigné membre de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution. Il rencontre Essebsi alors chef du gouvernement provisoire, puis devient un des fondateurs de son parti Nida Tounès dont il devient alors membre du Comité exécutif. Il dirige la campagne électorale d’Essebsi, puis est désigné ministre-conseiller au cabinet du président, un poste duquel il démissionne en juillet 2015 pour devenir le secrétaire général du parti. A Nida, il est confronté au groupe de Hafedh Caïd Essebsi, le fils du Président de la République. Il décide alors en accord avec les membres de son propre groupe à Nida, une trentaine de députés environ, de quitter le parti et de faire scission. Il s’en est expliqué dans un entretien intéressant à l’émission Prime Time de Radio Med le 19 septembre dernier, conduit par Sofiane Ben Farhat. « Quand j’ai quitté Nida, dit-il, tout le monde m’a traité de sécessionniste, aujourd’hui tout le monde reconnait que je n’ai pas eu tort. A Nida, on se chamaille encore, nous, on a agi pour l’avenir. On veut passer à autre chose. Si le problème demeure, il ne faut pas passer sa vie à se plaindre. Le Congrès de Sousse a eu tort, les Nidéistes le reconnaissent aujourd’hui, mais ne veulent pas quitter Nida pour ne pas montrer qu’ils ont eu tort. Les partis naissent pour le peuple, pas pour autre chose ». C’est vrai que les partis politiques ont tendance à l’oublier. Lui, il veut créer un parti avec des outils et des choix démocratiques : élections, représentations locales, proximité.


 


Aujourd’hui, Marzouk a crée un nouveau parti,« Machrou’ Tounès » (Projet pour la Tunisie). Un parti qui a tenu son congrès constitutif et a établi une Charte constitutive le 20 mars 2016. Il s’est fait élire secrétaire général du parti au Congrès sans rival (retrait des autres) par un millier de congressistes. Il est officiellement le « coordinateur général » du mouvement. Dimanche dernier, le parti a fait élire son Bureau politique et son Conseil Central. Le Bureau est composé de 28 représentants des régions, de 20 personnalités nationales et des députés du groupe parlementaire Al-Horra. Mohsen Marzouk et son parti tiennent à se démarquer des pratiques non électives des organes directeurs des partis, comme celles qu’il a observées à Nida Tounès. Du coup, son mouvement a connu une série d’élections des organes, toutes incluant des représentants régionaux. Même le titre du parti a été choisi de manière élective par les militants du parti. Il y a un souci de moralisation de la vie partisane en réaction aux pratiques dominantes. Cette moralisation de la vie partisane de son parti et ce souci de représentativité locale, de retour aux sources de la mobilisation politique n’est pas d’ailleurs contraire à la realpolitik et à la raison pratique. Juste une question de méthode.


 


De toute façon, homme d’action, il l’est ; efficace, il a eu à l’être aussi. Si on juge les hommes politiques par leur efficacité politique, il est certain que Mohsen Marzouk a déjà fait ses preuves assez rapidement après la Révolution par sa détermination. Lorsque Essebsi lui a confié les clés de la direction de sa campagne électorale pour les présidentielles de 2014, il n’a pas eu tort, puisque Mohsen Marzouk lui a permis de se faire élire, tout en ayant bien entendu à l’esprit sa propre ambition. Il pensait que l’élection d’Essebsi servirait ses propres desseins. L’élection du président lui a en tout cas donné une certaine légitimité dans la vie politique.


 


Mohsen Marzouk veut réinventer le Politique en Tunisie, à commencer dans son propre parti. Il cherche à être positif, rassembleur et réconciliant dans ses déclarations politiques et son action. Certains Rcédistes influents et rodés, et certaines personnalités politiques discrètes, comme Sadok Chaâbane, connu par sa démarche théoricienne, lui ont balisé la stratégie interne du parti. On lui a reproché d’être trop pressé, aujourd’hui, il ralentit la cadence et s’autolimite. Difficile exercice pour un homme bouillonnant, qui a un besoin ardent d’action. Il faut, dit-il « changer la mentalité de la politique partisane, introduire une mentalité démocratique, éviter ce que Bourguiba appelait « les démons numides », (la division). Savoir que si un parti ou candidat ne gagne pas les élections, cela ne veut pas dire que les autres ont eu tort, même s’il y a lui-même participé. Il ne faut pas que dans les partis on fasse une distinction entre « Mouhajirines » (les premiers venus, les fondateurs) et les « Ançars » (venus après). Car, tout le monde doit participer au Jihad politique en démocratie. Il ne faut pas non plus faire un parti pour le parti, un parti fonds de commerce, où on fait des combines, des affaires, pour passer dans les médias, les télés, ou pour parler avec le chef du gouvernement ou autre. »


 


Marzouk est également critique vis-à-vis de la mode des thinktank. « Que ceux qui créent des thinktank, comme Mehdi Jomaâ ou autre, fassent de la politique de manière claire et visible sans se cacher derrière. La politique a besoin d’un nouvel esprit pour avoir la confiance des citoyens ». Il recommande d’opter pour la morale, le patriotisme, la proximité, et de faire ce qu’on dit. La politique ne demande pas grand-chose parfois. « Il vaut mieux faire une petite chose considérée importante pour son bénéficiaire que de faire une grande chose démesurée. Une femme conduisant son bébé dans une poussette ne peut pas se promener ou circuler dans les rues, ramasser les ordures, régler l’ampoule qui ne fonctionne plus. C’est ça la politique. Personne ne sévit, pas même l’Etat, c’est ça aussi la politique ». Lui-même, il téléphone souvent aux ministres et responsables politiques pour les inviter à agir dans un sens ou un autre.


 


De toute façon, le travail de proximité est une priorité dans la Tunisie d’aujourd’hui, même pour le gouvernement Chahed, s’il veut être efficace. A Kerkennah, on doit discuter avec les gens. Car, le problème social ne consiste pas seulement à discuter avec les syndiqués, mais aussi avec ceux qui ne le sont pas. N’oublions pas que la moitié de l’économie est informelle. « Le responsable politique doit, avant d’aller dans une région, choisir 4 ou 5 personnes qui connaissent bien la région ou la localité, discuter avec elles, délimiter le problème, savoir qui agit sur qui, qui a des revendications légitimes et qui agit derrière d’autres intérêts. Parler avec des personnes qu’on doit connaitre un par un de nom. En même temps préparer les forces de sécurité. Sinon, on perdra du temps et on ne pourra ni voir juste, ni être efficace ni positif ». Le chef du gouvernement lui-même doit créer des cellules parallèles aux autorités locales pour que l’information passe vite. Les citoyens lui disent que parfois le délégué, ou même le gouverneur, est lié à tels ou tels intérêts, qu’ils ont des liens privilégiés avec certaines personnes contre d’autres. Comme à Chebba dans le conflit entre le groupe de Sayed Sahli et le groupe de Chraifi. 


 


Pour le gouvernement Chahed, Marzouk estime qu’il aurait dû frapper fort dès le premier mois par des mesures spectaculaires, à Kerkennah, à Fernana. Il aurait dû choisir parmi les cinq priorités qu’il s’est fixé, une mesure pour chaque priorité. Le gouvernement doit régler le problème social sérieusement une fois pour toute, avec la collaboration des partenaires sociaux, représentés au gouvernement, notamment en prenant des décisions pour deux ans ou plus, pour ne pas avoir à reprendre les dossiers à chaque fois. Aujourd’hui, il estime que le chef du gouvernement Chahed commettrait « une grande erreur stratégique » au cas où il accepterait de diriger Nida Tounès. Et Chahed semble avoir accepté. Il est vrai que Marzouk, dont le parti soutient le gouvernement et a signé l’accord de Carthage, n’a pas beaucoup d’intérêt à ce que l’agitation de Nida Tounès soit résolue. Il risque d’être sur la défensive et d’être considéré encore une fois, avec le recul, comme le diviseur de Nida. Ce dernier pourra même retrouver l’aura qu’il a perdu. Pourtant, il est normal que chef de gouvernement et chef de majorité se rejoignent dans le système parlementaire.


 


S’agissant du Parlement, il considère que cette institution a tort de travailler rapidement ou à la hâte sous la pression générale. Le parlement est en train de discuter des réformes essentielles qui vont gouverner le pays pour plusieurs décennies. Ce qui nécessite du temps. Le chef du gouvernement devrait rencontrer régulièrement le président du parlement Mohamed Ennaceur et déterminer ce qui est prioritaire pour les deux pouvoirs. Il donne l’exemple du code de l’investissement qui a été voté en deux heures. Que faire ? facile de parler. En Tunisie, si le parlement prend du temps, on dit que les partis ou la majorité font des calculs boutiquiers ou protègent certains intérêts occultes, s’il va vite, on dit qu’il est en train de bâcler des lois et des réformes essentielles pour satisfaire une opinion impatiente. C’est le cercle carré.


 


Sur le plan institutionnel Marzouk estime qu’il faudrait changer le mode de scrutin, pour que la politique soit positive et stable. Ce mode proportionnel ne donne la possibilité à aucun parti de gouverner. « Il a été fait plutôt pour empêcher quiconque de gouverner, pour la paralysie. Le régime politique doit également être modifié, on va bientôt inviter des constitutionnalistes pour faire des propositions. Si le mode de scrutin des municipales sera le même que celui du parlement, ce sera aussi dramatique. Cela veut dire qu’il faudrait donner 30% de conseillers municipaux à celui-là, 20% à tel autre, 10% à tel autre…Il faut savoir à l’avance que les municipalités ne pourront plus travailler avec un tel mode de scrutin. Ce sera plus difficile qu’aujourd’hui encore, les poubelles ne seront plus levées. Ce sera un Etat dans le désordre, sans compter les marchandages et la corruption qui peuvent en résulter ».


 


En somme, on ne peut pas reprocher à Mohsen Marzouk de ne pas savoir ce qu’il veut. Impatient, il l’est, même s’il cherche aujourd’hui à se défaire de cette image pesante. Cette image lui colle tellement à la peau qu’il n’arrive pas encore à décoller dans les sondages dans lesquelles il n’est pas très favorisé. Il semble également vouloir prouver paisiblement à son mentor Béji Caïd Essebsi, qu’il a eu tort de lui préférer un choix de famille à la tête de Nida. L’action politique circule dans ses veines ; le leadership, il l’a naturellement. Or, le pays a besoin de leadership, là où la classe politique se montre peu professionnelle, peu formée et expérimentée en politique. En tout cas, faire la politique sur de bonnes bases, comme il le fait, en permettant à son parti de s’implanter d’abord dans tout le pays, dans toutes les régions, est quelque chose de sain. Il vaut mieux être un parti enraciné qu’un parti de façade. D’ailleurs la politique s’apprend et commence sur le terrain. Autrement, on n’est plus dans le militantisme. L’impulsion doit venir d’en haut, le soutien et la mobilisation d’en bas, pour qu’il n’y ait pas de surprise le jour de l’élection. Afek Tounès le sait aussi, lui qui a commencé par la politique de proximité. Marzouk est assez avisé pour savoir que le discours moralisant ne suffit pas en politique, s’il n’est pas accompagné par des considérations réalistes et pragmatiques. Il se prépare aux grandes luttes. Maintenant, il doit prouver qu’il sait gagner une élection pour lui et pour son parti.


 


Hatem M’rad


 

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