Tribune. Les populistes ne reconnaissent pas le verdict de l’urne

 Tribune. Les populistes ne reconnaissent pas le verdict de l’urne

Crédit photo : Delphine MAYEUR / AFP

Populistes de droite comme de gauche ont pris l’habitude de ne pas reconnaître le choix démocratique et les résultats des élections lorsqu’ils sont en leur défaveur. C’est même devenu l’une de leurs caractéristiques.

 

La non-reconnaissance du verdict de l’urne n’est pas seulement le fait des populistes, mais, chez eux, elle est devenue l’une de leurs caractéristiques de base. Les raisons sont évidentes. Le populiste prétend incarner seul « le vrai peuple ». Ainsi, tout adversaire victorieux d’une élection est, à leurs yeux, aussi illégitime que menteur. Les voix qui vont aux adversaires des populistes ne comptent pas vraiment. Beaucoup d’observateurs et de politistes (et nous-mêmes) ont souvent souligné que, lorsque les populistes sont battus, dirigeants ou partis, ils crient à la fraude. Pire encore, ils savent préparer à l’avance leurs partisans à ne pas accepter le résultat des élections. Lors même qu’ils ne contestent pas directement l’urne, ils dénigrent les médias qui sont favorables aux vainqueurs et qui, sans eux, n’auraient pas gagné, d’après eux. L’extrême droite française en est un exemple, surtout à l’époque de Jean-Marie Le Pen (aujourd’hui, les médias de Bolloré leur sont plutôt favorables).

À lire aussi : Indice de démocratie 2026 : les régimes hybrides à l’honneur

Attaquer la démocratie

On se souvient de Donald Trump en 2020, dont le refus du verdict électoral a conduit ses partisans à envahir le Capitole, lieu symbolique de la démocratie, ou des partisans de Jair Bolsonaro en 2022, qui ont envahi des bâtiments fédéraux en appelant à un coup d’État. La Cour suprême du Brésil l’a condamné à 27 ans de prison le 11 septembre 2025 pour avoir tenté de remettre en cause le scrutin. Il moisit actuellement en prison pour ses actes antidémocratiques et violents. Visiblement, il a voulu appliquer la méthode Trump pour échapper aux enquêtes judiciaires. Le scénario se reproduit en octobre 2026 au Brésil. Arrivé en tête au premier tour avec 47,03 % des suffrages contre 45,16 % pour Lula, Flávio Bolsonaro, le fils de l’ancien président d’extrême droite, qui « s’y croyait déjà », comme dit la chanson d’Aznavour, a finalement été battu au second tour avec 48,24 % des voix contre 51,76 % pour Lula, soit une avance de 4,4 millions de voix. Ce qui n’est pas peu. Avec cette victoire inattendue, Lula obtient un quatrième mandat. Le vaincu, avant de fuir aux États-Unis, a déclaré qu’il était « impossible de reconnaître le résultat de l’élection dans ces conditions », qu’il était le « véritable président » du pays et qu’il dirigerait l’opposition de l’étranger contre cette fraude électorale. Le cas de Silvio Berlusconi en 2006 est plus ancien et moins brutal. Il avait juste contesté le décompte des voix après sa courte défaite face à Prodi. Mais il n’a annoncé son départ du gouvernement que trois semaines plus tard, retardant la mise en place du nouveau gouvernement.

Exceptionnellement, Viktor Orbán, après seize ans au pouvoir, a reconnu sa défaite dès le soir du 12 avril 2026 et félicité même le vainqueur, son adversaire Péter Magyar. Ce qui a d’ailleurs étonné plus d’un observateur. Disons que c’est l’exception qui confirme la règle.

L’actualité récente montre que le phénomène du refus du verdict de l’urne n’est pas limité à la droite nationaliste. Au Pérou, le refus est venu de la gauche cette fois-ci. Le 6 juillet 2026, après la défaite de Roberto Sánchez, candidat de gauche, l’organisme péruvien chargé d’organiser les élections (l’ONPE) a confirmé que Roberto Sánchez avait été battu avec 49,86 % des voix contre 50,13 % pour la vainqueure, Keiko Fujimori. Sánchez a annoncé qu’il ne reconnaîtrait pas son gouvernement et a appelé à la « résistance populaire et patriotique », alors qu’il avait dit le lendemain du scrutin qu’il fallait respecter le résultat, quel qu’il soit.

Ces populistes, de droite comme de gauche, ont tous la conviction qu’une élection n’est légitime que lorsqu’on la gagne, qu’elle est illégitime quand on la perd. Manichéisme électoral primaire.

À lire aussi : Indice de démocratie 2026 : les régimes hybrides à l’honneur

Mais la démocratie n’est pas tombée

Mais comment se fait-il, dans ce cas, que la démocratie dans ces pays ne soit pas pour autant tombée, en dépit de la non-reconnaissance par le perdant du choix démocratique du peuple ? Il faut croire que les institutions comptent autant que le discours populiste. Selon que les tribunaux, l’armée et les partis résistent ou non, la contestation du verdict peut échouer ou réussir. Au Brésil comme aux États-Unis, c’est la relative solidité des institutions qui a fait échouer la tentative de Trump. Cela veut dire que ce qui compte, c’est la réaction des autres groupes, institutions, médias, opinions, plus que celle du perdant. Dans ces deux cas, les institutions ont bien tenu. Un organisme électoral indépendant, une presse libre et vigilante, des tribunaux indépendants, une opinion instruite, des alliés déçus ont fini tous par lâcher le président sortant. Viktor Orbán a reconnu sa défaite parce qu’il a vu en face qu’il y avait une résistance des institutions et parce qu’il était conscient des risques qu’il pouvait prendre en reniant une démocratie acceptée par tous les partis et l’opinion. Un régime vaut en définitive moins par la manière dont les pouvoirs sont distribués que par la manière avec laquelle les perdants ont appris à reconnaître leur défaite, à remettre le pouvoir à ses propriétaires (le peuple) et à se conduire comme de bons locataires.

Car, si les institutions peuvent résister au refus du verdict de l’urne, comme on l’a vu dans ces différents pays, elles ne peuvent remplacer la culture de l’alternance, seule à même de consolider la démocratie. Autrement, la perte d’une élection sera toujours considérée comme une tragédie par les acteurs politiques, alors même qu’il ne s’agit que d’un épisode normal du jeu politique ; et déclarer les noms du vainqueur et du perdant le soir du scrutin restera un moment grave, proche d’une guerre civile. Pour l’instant, il ne s’agit que du refus du verdict par les populistes au sein même des démocraties ou des semi-démocraties. On ne parle pas encore du refus des résultats par les dirigeants des régimes autoritaires, qui est un autre sujet.

À lire aussi : Tribune. Le droit, seul garant de la protection et de l’unité du peuple

 

 

Avatar photo

Hatem M'rad