Téléphone Grave Danger : l’outil qui ne suffit pas à protéger Khadija

 Téléphone Grave Danger : l’outil qui ne suffit pas à protéger Khadija

Condamné pour violences sur conjoint et expulsé de France vers le Maroc en février 2024 (voir nos éditions), Khalid B, l’ex-compagnon de Khadija continue pourtant de la menacer et de la harceler à distance. Pour la protéger, les autorités françaises lui ont remis un Téléphone Grave Danger (TGD). Mais pour Khadija, cet outil ne suffit pas : il lui rappelle chaque jour qu’elle reste seule face à un homme qui, malgré sa condamnation, peut encore atteindre sa vie. Elle raconte un système qui lui demande de survivre, plutôt que de la protéger.

 

LCDL : On vous a remis un Téléphone Grave Danger. Qu’est-ce que cela change pour vous ?

Khadija : On m’a donné ce téléphone comme si c’était une protection. Mais il ne fonctionne que si j’appuie trois fois dessus. Ensuite, je dois attendre l’intervention des secours… en espérant rester en vie. Dans un moment de panique, je ne sais même pas si j’ai appuyé correctement. Ce téléphone me laisse seule face à un danger réel.

Votre ex-compagnon, pourtant expulsé, continue de vous menacer…

Oui. Il a été condamné pour violences, il a été expulsé vers le Maroc, mais ça ne l’a jamais arrêté. Il continue de m’appeler, de me harceler, de me menacer de mort. À distance, il garde toujours la main sur moi. Et comme il connaît mon adresse, je n’ai aucune idée de ce dont il peut être capable.

Alors à quel moment je suis censée déclencher le téléphone ? Quand il écrit ? Quand il appelle ? Quand il annonce qu’il va me tuer ? Tout repose sur moi, alors que c’est lui le danger.

Vous respectez pourtant toutes les démarches imposées par les autorités.

Je fais tout : je pointe tous les quinze jours, je signale chaque déplacement, je dépose plainte pour chaque menace. Mais rien de tout cela ne limite ses actions à lui. On contrôle ma présence, pas sa violence. On surveille mon téléphone, pas son comportement.

Le téléphone vous rassure-t-il, malgré tout ?

Pas vraiment. Je dois le garder allumé, chargé, localisable en permanence. Il m’envoie des alertes inutiles et me stresse encore plus. Au lieu de me protéger, il me rappelle chaque minute que je vis sous menace. Je ne respire jamais vraiment.

Qu’est-ce qui vous pèse le plus dans ce système ?

Le sentiment d’être abandonnée. Je fais tout ce que l’on me demande, et malgré ça, il continue. Je porte mes traumatismes, mais aussi les conséquences d’un système qui demande à la victime de se débrouiller seule. On me demande d’être plus rapide que la violence, plus vigilante que la peur.

Qu’attendez-vous aujourd’hui ?

Qu’on arrête de faire peser la protection sur la victime. Qu’on mette enfin des limites strictes à ceux qui représentent un danger, même s’ils se trouvent à l’étranger. Aujourd’hui, c’est la victime qui porte un téléphone. L’agresseur, lui, ne porte rien. C’est exactement ce qui ne va pas.

Je veux vivre. Je ne veux pas devenir un chiffre de plus.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.