TRIBUNE. « Je ne suis pas Bolloré-compatible »

 TRIBUNE. « Je ne suis pas Bolloré-compatible »

dalie Farah, romancière et dramaturge. © Lucile Boiron

L’éviction d’Olivier Nora de Grasset a provoqué un véritable séisme éditorial. Pour 200 auteurs, au-delà d’un départ, c’est l’indépendance de l’édition française qui vacille. Parmi eux, la romancière dalie Farah* raconte, dans cette tribune, les coulisses de la fronde des auteurs.

Lorsque je reçois la première notification, je ne comprends pas tout de suite ce qui se passe. WhatsApp — « Auteurs et autrices de Grasset ». C’est une écrivaine, Colombe Schneck, qui a lancé la discussion. Je remonte le fil et découvre le déclencheur : l’éviction d’Olivier Nora par Bolloré. Apparaissent des noms d’auteurs en flux continu : Seynabou Sonko, Nadia Daam, Frédéric Beigbeder, Sorj Chalandon, Metin Arditi, Pascal Bruckner, Caroline Fourest, Gaëlle Nohant, Anne Berest, Claude Askolovitch, Bernard-Henri Lévy, Vanessa Springora, Laurent Binet… Des personnes qui n’aimeraient pas forcément passer leurs vacances ensemble échangent autour du départ brutal d’Olivier Nora. Ce fil éclectique reflète exactement un des talents reconnus de l’éditeur de Grasset depuis 26 ans : composer, avec la pluralité des voix, un catalogue pluriel. Au moment où j’écris cette tribune, des noms s’ajoutent, d’autres idées surgissent, des voix s’opposent… et c’est assez fou de voir comment des adversaires politiques s’organisent pour une action commune.

Rien de tel qu’un ennemi commun pour créer une communauté

On peut regarder cela de loin et avoir le sentiment que des aristocrates s’agitent pour de la brioche, mais c’est tout autre chose : ce fil WhatsApp est historique. Grasset, c’est l’histoire de la littérature française, c’est un patrimoine mondial. Bien sûr, une maison d’édition est une entreprise privée, mais elle nourrit un patrimoine public. Pour le meilleur et pour le pire. Je ne suis pas naïve, le pire ne vient pas d’arriver. L’édition n’a jamais été un monde protégé des rapports de force économiques ou politiques. Mais il y avait chez Grasset une ligne rouge tacite : celle de la pluralité.

La signature des auteurs Grasset paraphe un départ mais aussi un retrait du capital de Vincent Bolloré : c’est un fait de rupture. Les journaux usent de métaphores — coup de tonnerre, séisme — c’est juste : il y a des signes avant-coureurs. Mainmise sur Fayard, colonisation des esprits sur les chaînes d’actualité et les journaux qui prêchent un délire identitaire victimaire et crépusculaire… On pourrait aussi signaler la disparition des Guignols de l’info… La force musèle ou assassine facilement le bouffon et le philosophe, l’écrivain et le journaliste. Ces départs marquent une loyauté à Olivier Nora mais aussi une réaction de défense pour se protéger et protéger ce que Grasset fut.

Qui ne se vend, ne s’achète pas

Depuis des mois, la concentration orchestrée autour de Vivendi inquiète auteurs, libraires, éditeurs. La stratégie financière de Bolloré est une stratégie calculée entre pertes et bénéfices pour servir sa propagande et ses comptes bancaires. Pourquoi maintenant ? En cause le transfuge éditorial Boualem Sansal ? Son mercato à un million d’euros n’est pas des plus communs. On évoque aussi des désaccords sur la date de publication du texte de l’auteur algérien, déterminé à se venger de son incarcération et davantage encore de sa libération forcée. Pourtant, il semblerait que la cause directe soit venue d’Arnaud Lagardère depuis Bolloré : la publication d’un auteur conservateur d’extrême droite, qui aurait rêvé de la couverture jaune de Grasset. Olivier Nora a dit non. Il ne consent pas.

On se lève et on se casse ?

J’ai envoyé des manuscrits pendant 14 ans avant d’être éditée chez Grasset. Celle qui a bien voulu de mon premier texte, c’est Juliette Joste, et celui qui soutiendra avec elle l’édition de mes trois livres, qui croit en ma littérature, c’est Olivier Nora. Bien consciente d’être un poids plume commercial, j’ai bénéficié d’un excellent accueil. J’ai quitté Grasset il y a plus d’un an quand mon éditrice a décidé de partir. J’étais libre de rester, Olivier Nora m’a conseillé de m’en aller avec Juliette pour que je sois mieux protégée. Grâce à lui, l’Iconoclaste a pu racheter le contrat du livre que je viens de publier. J’ai suivi Juliette par loyauté mais aussi parce que je ne suis pas Bolloré-compatible.

Je ferai ce qu’il faut pour reprendre les droits de ces trois livres. Aujourd’hui, je pense aux auteurs non bankables qui n’ont pas de plan B. Je pense à ceux qui ont un contrat en cours, à ceux qui se réjouissaient de la sortie de leur livre dans les mois à venir. Surtout, je pense au personnel de Grasset, pris au piège salarial : ce séisme va impacter leur vie avec violence.

Ce dont je rêve ?

Que ce sursaut permette la création de modèles économiques différents, favorables à la pluralité de l’art et à la survie de tous ceux qui participent à la chaîne du livre ; qu’une résistance puisse s’organiser avec des alliances, des mutualisations pour renforcer les maisons d’édition indépendantes et pour lutter contre la loi du marché, idéologie favorite de l’extrême droite. Ne la voyez-vous pas hurler à son amour du drâapeau, de la Fraance et de la civiliisation en détruisant un des lieux majeurs de la littérature française — littérature dont je fais partie, n’en déplaise à… Pour l’heure, Bolloré possède les droits de mes livres mais je n’appartiens à personne, ni aucun de mes livres à venir.

Je suis à la littérature.

*romancière et dramaturge. Son dernier livre, La sentinelle qu’on ne relève jamais, est sorti début avril chez l’Iconoclaste.