Après la transition machiavélique, l’ère des Justes ?

 Après la transition machiavélique, l’ère des Justes ?


Après les marchandages politiciens de la transition, une transition quasiment sans états d’âme sur le plan politique, ou du moins ressentie comme telle, il semble que l’ère des Justes pointe à l’horizon. 


La rupture avec les atermoiements, la déficience de l’autorité de l’Etat et les transactions douteuses est à elle seule une forme de clarté, ardemment réclamée aujourd’hui par une population épuisée, comme l’illustre les échos de la guerre menée avec beaucoup de détermination par le gouvernement Chahed contre la corruption.


La transition post-révolution a été, par plusieurs de ses côtés, machiavélique, notamment après l’investiture des islamistes à l’ANC en octobre 2011. Ennahdha faisait durant la troïka de la théocratie séculière. Le dédoublement politico-religieux était plus qu’un langage, il était une stratégie. Puis, avec la naissance de Nida en 2012, le duel Ennahdha-Nida a pu être, certes, un combat de valeurs, mais aussi et surtout, en arrière-plan, un combat de realpolitik, de double langage, de politiques feintes, de rapports de forces brutes, chez les uns et chez les autres. Essebsi ne disait pas tout haut qu’il allait gouverner avec les islamistes, mais ses hésitations et ses ambiguïtés calculées y conduisaient.


Après 2014, les gouvernements de coalition, puis d’union nationale, autour du partenariat principal Nida-Ennahdha (avec d’autres partis) était encore de la pure realpolitik, et en gros plan cette fois-ci, comme tout compromis entre deux options opposées. Les deux forces se sont durement combattues dans un passé récent. Il s’agit désormais d’ « unir » de manière circonstancielle deux forces contraires et équilibrées, pour gouverner une transition périlleuse, sans trop de contraintes ou de risques majeurs, sans prétention aucune.


Nida ne s’embarrasse pas de contradiction. Vainqueur des élections, il n’a qu’une majorité relative. Pour gouverner, il lui importe d’obtenir une majorité absolue. Les autres forces progressistes se sont défilées les unes après les autres, par crainte d’être éclaboussées par l’islamisme et ses dérives. Nida est acculé de gouverner à partir de 2014 avec son ennemi d’hier : Ennahdha, représentant de l’islam politique, tant combattu par les Tunisiens dans le passé et dans le présent. Cela provoque d’emblée l’ire de la société civile moderniste. Car, le souvenir des années Troïka, où les islamistes ont malmené l’Etat et la société, et laissé délibérément la porte ouverte au terrorisme, a été déterminant dans le discrédit d’Ennahdha et le rejet des islamistes.


Mais Essebsi a de fortes certitudes. Il a l’ambition de présider, de gouverner et de revigorer l’aura bourguibienne effleurée par le benalisme et l’islamisme. Qu’importe le mal passé si le bien futur lui est supérieur et adapté à la conjoncture. Ennahdha lui confère une stabilité notable au gouvernement, moyennant quelques concessions supposées mineures. Béji Caïd Essebsi, qui ne déteste pas Machiavel et qui a eu l’occasion de louer sa pensée, n’ignore pas que, quoiqu’il fasse avec Ennahdha, la société civile se tiendra toujours globalement à ses côtés (et avec Nida), du moins sur l’essentiel. Les islamistes sont impopulaires, ils sont rejetés par les deux tiers non islamistes de la population, de la gauche et de la droite. Quoique le tiers électoral islamiste est, lui, soudé et uni, contrairement aux deux tiers laïcs et modernistes, désagrégés, évoluant en ordre dispersé.


Ce machiavélisme politique de la transition a-t-il épuisé ses charmes et ses vertus ? Va-t-il céder la place à une « nouvelle ère », celle du gouvernement des Justes ? Oui et non.


Oui, les Justes sont de plus en plus sollicités par les Tunisiens toutes catégories confondues. Les Tunisiens se déclarent lésés d’abord par l’islamisme, horriblement machiavélique, maniant à merveille les finalités d’Allah avec la stratégie démocratique du jour,  confondant l’intolérance et la tolérance dans les débats de société et sur le terrain ; puis, par Béji Caïd Essebsi, qui cherche à gouverner démocratiquement avec les islamistes ; enfin par Nida Tounès, un parti qui s’est usé et scindé prématurément au bénéfice d’un fils « illégitime », rejeté par les fondateurs et les électeurs potentiels.


Le terrain est ainsi balisé pour les Justes. Le gouvernement est dirigé par un Justicier de type Superman ou Robin des bois, chassant la corruption où qu’elle soit, ou presque, sanctionnant les dilapidations du trésor public, tout en étant plébiscité par l’opinion. Youssef Chahed passe, dans les derniers sondages, de 54,6% à 80,2% d’opinions favorables en juillet. Quand on lutte contre le vol et les voleurs, on se met forcément du côté du peuple et des démocrates. Le peuple semble faire sienne les propos de Victor Hugo : « Avant la République, occupons-nous de la chose publique ».


On pourrait dire aussi pour la Tunisie, « Après la République, la chose publique ». Une République, on s’en souvient, à un moment malmenée par les islamistes dans les projets de Constitution, puis reconnue de manière consensuelle. Cette « chose publique » est la nouvelle idéologie des Justes. Le peuple aime la justice, aime aussi la chose publique. Même les Dieux sont aujourd’hui avec les Justes. Chahed bénéficie de quelques embellies : phosphates, tourisme, croissance, sécurité, terrorisme, réhabilitation de l’autorité de l’Etat, retour de la diplomatie, outre les spectaculaires arrestations des corrompus.


Non, car il ne faut pas aller vite en besogne. Les « Justes » n’ont pas tout à fait le pouvoir politique, détenu par les deux partis au parlement, Nida et Ennahdha, et par les « deux cheikhs », toujours associés, toujours influents, toujours machiavéliques, garants des grands équilibres politiques et du partenariat. Le fils Essebsi lui-même a appris le machiavélisme à l’école ghannouchienne et parentale.


En fait, la carte Youssef Chahed est une carte qui a été jouée par le même président. On n’a aucune peine à imaginer que l’accélération de la lutte contre la corruption soit du fait du président Essebsi, en rapport avec l’accord de Carthage, des échéances municipales et des prochaines élections de 2019. Un homme jeune et propre à la tête d’un gouvernement élargi, chargé de conduire, comme un justicier, une guerre contre la corruption. Essebsi montre subtilement à l’opinion que c’est lui, pas son fils, qui gouverne en profondeur, et surtout tente de menacer ou inquiéter les islamistes par une forme opportune de reddition des comptes.


Les islamistes se croient encore immunisés par leur association au pouvoir. C’est Béji, le rusé pragmatique, qui définit encore la politique de l’Etat, contrairement à la Constitution, qui en  confie la tâche au chef du gouvernement. C’est Béji qui mène la barque, pas les islamistes. Les islamistes sont pour BCE un moyen de pouvoir, même s’ils ont tendance à croire qu’ils détiennent un quelconque pouvoir par leur association diabolique au gouvernement et par l’islamisation sociétale qu’ils ont mis en place depuis 2011. L’intensification de la lutte contre la corruption a mis les islamistes sur la défensive. Ils ont en effet beaucoup de choses à se reprocher en matière financière, de réseaux occultes, de jihadisme en Syrie, de combines qataro-erdoganiennes. Or, la lutte contre la corruption met les choses au clair, privilégie la transparence, met chacun devant ses responsabilités.


L’ère des Justes ne succédera certainement pas au machiavélisme de la transition, tant que les rapports de force entre Nida et Ennahdha, même après l’ère Essebsi, restent en l’état, ou si ces deux partis décident de gouverner encore ensemble après 2019. Mais l’ère des Justes, qui a désormais l’opinion en sa faveur, est devenue elle-même une force sociale avec laquelle il faudra compter. Elle pourra alors coexister pour l’instant avec l’ère machiavélique, à défaut de la supplanter. Jusqu’à quand ?


Hatem M'rad

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