« Je veux que les gens sachent ce qui se cache derrière un billet d’avion à 10 euros », Sarkis Simonjan, steward à Ryanair

 « Je veux que les gens sachent ce qui se cache derrière un billet d’avion à 10 euros », Sarkis Simonjan, steward à Ryanair

Crédit photo : Sarkis Simonjan


Techniquement, Sarkis Simonjan, un steward belge de 31 ans, n'est pas un salarié de Ryanair. Mais dans les faits, il l'est : le Bruxellois ne travaille qu'avec la fameuse compagnie aérienne low-cost irlandaise. Comme 6 000 autres membres d’équipage, il a signé en avril dernier un contrat avec "Crewlink". Une société sous-traitante qui est entièrement dédiée à Ryanair. Il est l'un des rares à oser s'exprimer publiquement. 


Alors que les pilotes de Ryanair sont en grève dans plusieurs pays d’Europe ce vendredi 10 août, Sarkis Simonjan a décidé de briser l'omerta et de révéler les réelles conditions de travail chez Ryanair. "Je veux que les gens sachent ce qui se cache derrière un billet d’avion à 10 euros", martèle-t-il. 


LCDL : On entend rarement les employés de Ryanair (ou de leurs filiales) se plaindre de leurs conditions de travail…


Sarkis Simonjan : C'est vrai. Dans la compagnie, tout le monde se plaint mais personne n'ose parler publiquement. A Bruxelles, la compagnie emploie beaucoup d'étrangers. Ce sont des Polonais, des Tchèques, des Espagnols, etc. Chez eux, le salaire moyen est de 400 € par mois. Toucher 1000 € c'est donc énorme ! Sauf que le niveau de vie à Bruxelles n'est pas le même qu'à Varsovie ou à Prague… 


Vous touchez 1000 euros par mois ?


Même moins  ! Le premier mois, j’ai touché 900 euros. Le deuxième, 870 et le mois dernier, j’ai gagné 1000 euros ! Avant d'intégrer la compagnie, j'ai fait une formation de huit semaines en Espagne. Nous n'avons signé le contrat que le dernier jour ! On nous disait que notre salaire serait de 1200 net par mois en plus des bonus. On nous parlait même de 2000 euros mensuels en tout ! La vérité est toute autre : tous les mois, ils déduisent le prix de la formation qui s'élève à 3650 euros. Les trois premiers jours de travail sont considérés comme des stages donc non rémunérés…


Vous dites aussi que vous n'êtes pas payés pour toutes vos heures de travail…


Effectivement. Nous ne sommes payés que pour les heures de vol ! La préparation du vol, le briefing de sécurité, l’accueil des passagers, le temps de rotation au sol, etc., tous ces moments ne sont pas comptabilisés. Il m'arrive de travailler durant 9 heures et de n'être payé que pour 4 heures ! Et si le vol est en retard, je ne suis pas payé davantage. C'est inadmissible.


Vous avez également d'autres griefs…


Oui. Je vis, je travaille en Belgique mais je paie des taxes en Irlande ! Je ne cotise pas pour la Belgique. En cas de maladie, je ne suis pas couvert par la sécurité sociale belge. Je n’ai pas non plus droit au chômage économique.


Pas de chèques repas, pas de treizième mois, pas de congés payés, pas d’assurance-vie en cas de crash. Pas même de place de parking gratuite à l’aéroport. La compagnie gratte sur tout. Si je m'exprime aujourd'hui c'est parce que je veux que les gens sachent ce qui se cache derrière un billet d’avion à 10 euros. 


Malgré cela, vous ne comptez pas partir…


Oui. Devenir steward était mon rêve d’enfant. J'ai quitté mon job de commercial où je gagnais bien ma vie pour suivre ma vocation. J'aime ce métier parce qu'il n'y a pas de routine, parce que j'aime voyager, parce que j'aime échanger avec les gens. Mais j'étais loin d'imaginer ce qui m'attendait en rejoignant Ryanair. Si je me bats aujourd'hui, c'est aussi pour mes collègues et parce que j'ai soif de justice. 


Propos recueillis par Nadir Dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.