« On continue à défendre l’Arabie Saoudite alors qu’idéologiquement, ce pays est très proche de Daech », Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense

 « On continue à défendre l’Arabie Saoudite alors qu’idéologiquement, ce pays est très proche de Daech », Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense

Pierre Conesa ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense et maître de conférences à Sciences po.


 


Pierre Conesa est un ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense. Il est également maître de conférences à Sciences po. Il a publié en décembre 2014 un rapport « Quelle politique de contre-radicalisation en France ? ». Il nous livre son analyse sur les attentats de Paris, en total décalage avec les discours habituels…


 


Pourquoi selon vous la France a-t-elle été attaquée ?


Pour moi, il y a deux raisons principales. Il y a la raison « interne » : c’est en France que vivent les plus importantes communautés juive et musulmane d’Europe, qui suivent de très près la diplomatie française. L’activisme militaire des Français pousse certains de nos compatriotes à commettre des actes terroristes sur notre sol. La seconde raison est la politique extérieure de la France : depuis l’élection de Sarkozy, les présidents français n’ont cessé de se comporter comme des néo-conservateurs américains. D’abord en Libye où Sarkozy est parti déloger Kadhafi mais aussi avec Hollande en Syrie où le président français a tenu des propos plus durs que ceux de Barack Obama. Il y a donc un lien évident entre cet activisme néo-conservateur et les attentats de Paris. D'ailleurs, Daech considère sans surprise la France comme l’un de ses pires ennemis. 


 


Pourtant, la gauche est au pouvoir en France …


Historiquement, la droite gaulliste a toujours été moins atlantiste que la gauche socialiste. Elle a toujours eu une politique arabe plus équilibrée. Et puis, il n'y a qu'à voir les bonnes relations qu'a toujours entretenu le parti socialiste avec Israël…





La France a-t-elle eu raison de riposter aux attentats de Paris ? 



Riposter oui, attaquer non. Je rappelle que c’est la France qui a décidé d’attaquer Daech il y a maintenant plus d’un an. Plus on les attaque là-bas, plus ils riposteront ici. Ce qui m’importe en premier lieu c’est la sécurité des Français. Il faut entamer un processus politique, avancer un calendrier de sortie. On ne peut pas juste choisir son interlocuteur et croire naïvement qu'on va régler les problèmes : les Français ne veulent pas discuter avec Bachar Al-Assad, les Américains ne veulent pas entendre parler d’Al-Qaïda, l’Arabie Saoudite de Daech, etc… Pourtant, il faudra bien un jour réunir tout le monde autour d’une table. Au final, et l'histoire nous l'a montré: on a toujours fini par parler avec les terroristes. 


 


Vous dites aussi qu’il faut pousser les pays de la région à régler le problème ?   


Oui. Trouvez-vous normal qu’il y ait 10 pays arabes qui combattent les chiites au Yémen et seulement 5 qui luttent contre Daech en Syrie ? C’est d’abord leur problème, c’est donc à eux de le gérer.


 


Beaucoup disent que ceux qui partent se battre en Syrie le font pour des raisons religieuses ? 


C’est surtout pour des raisons de révolte contre cette société. L’idéologie salafiste leur sert à justifier leur colère.


 


Justement l'idéologie salafiste gagne- t-elle autant de terrain, comme le prétendent certains ?


Oui, effectivement, le salafisme issu du wahabisme était ultra minoritaire il y a encore quelques années. Aujourd’hui, il ne cesse de gagner du terrain. Et la question que chacun doit se poser est pourquoi on continue à défendre l'Arabie Saoudite alors qu'idéologiquement, ce pays est très proche de Daech. Et on ne doit pas tout accepter sous prétexte de signer avec ce pays des contrats faramineux. N'oublions pas qu'en Arabie Saoudite, comme chez Daech, on opprime les femmes, on coupe les mains des voleurs. On décapite même….






Vous avez fait quelques apparitions médiatiques mais on a l’impression que votre perception des choses a du mal à trouver un espace en France…


Oui et c'est un peu normal. Nous sommes encore dans l’émotion. La France a été touchée durement par les terroristes. Pour autant, notre pays ne doit pas suivre le même chemin qu'à emprunté les Etats-Unis après le 11 septembre 2001. Il y a eu d'abord la réplique en Afghanistan, puis l’occupation de ce pays, avant que les Américains n'envahissent l'Irak. On voit bien où tout ceci les a menés….


 


Propos recueillis par Nadir Dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.