« Jamais, je n’aurais pensé qu’en France, je serais terrorisé par les islamistes », Meziane Abane, journaliste algérien

 « Jamais, je n’aurais pensé qu’en France, je serais terrorisé par les islamistes », Meziane Abane, journaliste algérien

Meziane Abane, lors d’un rassemblement du Hirak, Place de la République à Paris. Photo: DR

Meziane Abane dit toujours ce qu’il pense. Et aujourd’hui, il est poursuivi par la justice française. Le 28 juin 2020, en marge des manifestations parisiennes du Hirak (NDLR : soulèvement populaire contre le pouvoir algérien), ce journaliste algérien, réfugié politique en France, a qualifié dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux les responsables du mouvement Rachad de « terroristes, d’agresseurs et de manipulateurs ».

 

Meziane Abane leur reproche leurs tentatives de récupération du Hirak et d’avancer masqués en se faisant passer pour des démocrates afin de manipuler les manifestants. Des propos qui ont valu à Abane d’être mis en examen le 7 février par le juge d’instruction du tribunal de Paris pour « délit de diffamation envers le mouvement Rachad ». Rencontre.

 

LCDL : Regrettez-vous d’avoir tenu de tels propos ? 

Meziane Abane : Bien entendu que non. Je ne retire aucun de mes mots. J’ai les preuves de ce que j’avance et je compte bien les montrer à la justice. Le Hirak en France est contrôlé par les islamistes du mouvement Rachad. Ils m’en veulent aujourd’hui parce que j’ai démasqué leur supercherie alors qu’ils maîtrisaient parfaitement leur communication au sein du Hirak.

J’ai agi de cette manière pour ouvrir les yeux à la nouvelle génération. Les responsables de ce mouvement sont très dangereux : ils manipulent les plus jeunes. D’ailleurs, je n’en veux pas aux militants de base, la plupart n’ont pas connu les années noires du terrorisme en Algérie, donc je peux comprendre qu’ils soient attirés par des personnes qui savent maîtriser les réseaux sociaux en essayant de se faire passer pour des démocrates.

Vous dites que depuis vos attaques contre le mouvement Rachad, votre vie en France est devenue un cauchemar …

Oui, jamais je n’aurais pensé qu’en France, pays laïque, je serais terrorisé par les islamistes ! J’ai fui l’Algérie à cause du pouvoir algérien et je me retrouve harcelé par les islamistes en France !

En Algérie, j’ai participé à de grandes émissions de débat et je n’ai jamais eu aucun problème avec les islamistes. J’avais des soucis surtout avec le pouvoir algérien.

Le mouvement Rachad a une grosse force de frappe : leurs vidéos font parfois un million de vues. Les responsables de Rachad ont mené une campagne de dénigrement contre moi, ont colporté des tas de mensonges pour me discréditer. J’ai été également agressé physiquement et verbalement. A cause de toute leur propagande, j’ai reçu et je continue à recevoir des menaces de mort. On m’a déjà dit plusieurs fois :« On sait où tu es et on va te tuer ».  

Aujourd’hui, je ne me sens pas en sécurité en France et j’ai peur pour ma vie. Si je n’étais pas fort et si je n’avais pas traversé ce que j’ai traversé en Algérie, j’aurais fini dans un asile psychiatrique …

Suite aux agressions, êtes-vous allé déposer plainte ?

Tous les dimanches, alors que nous manifestions pacifiquement Place de la République à Paris, nous étions agressés par des membres du mouvement Rachad, parfois à la bombe lacrymogène et même une fois au cutter. Ces agressions avaient lieu devant la police. Plusieurs fois, les agents nous ont dit « tant que c’est entre vous et tant qu’il n’y a pas de sang, on n’intervient pas ». Nous sommes partis déposer plainte mais nous n’avons jamais reçu aucune nouvelle. Alors, on a fini par ne plus venir aux manifestations de la Place de la République.

N’avez vous pas peur d’être récupéré par l’extrême droite française ?

Certainement pas. Je fais partie de la gauche algérienne. Eric Zemmour ne fait pas de différence entre l’islam et l’islamisme. Moi oui. Je ne m’attaque pas aux musulmans ou à l’islam. J’ai vécu en Algérie et j’ai vu ce dont les islamistes étaient capables. Je fais un distinguo entre la foi des gens et le projet politique d’extrémistes.

 

Note de la rédaction :  

Fondé en 2007 depuis Londres par cinq Algériens, le mouvement Rachad décrit son action comme « non violente » et se donne pour but d’apporter « un changement radical en Algérie ». Parmi les membres fondateurs, on retrouve des anciens du FIS algérien (Front Islamique du Salut).

Le 26 décembre 1991, le FIS remporte les élections législatives. Le pouvoir algérien annule le scrutin; le pays bascule alors dans une guerre civile qui fera entre 150 000 et 200 000 morts.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.