« Si mon frère s’est suicidé, c’est qu’il a été poussé à bout », Ghizlane, sœur d’Abdeljalil, décédé à Fleury-Mérogis

 « Si mon frère s’est suicidé, c’est qu’il a été poussé à bout », Ghizlane, sœur d’Abdeljalil, décédé à Fleury-Mérogis

Abdeljalil à Paris, peu de temps avant son décès survenu à la prison de Fleury-Mérogis. Photo : DR

Le 17 février 2020, vers 22h, Abdeljalil, jeune Marocain incarcéré depuis deux mois, au quartier des mineurs de la prison de Fleury-Mérogis (91), était retrouvé mort par les surveillants, pendu avec ses draps.

 

Deux ans après ce terrible drame, sa grande sœur Ghizlane qui vit en Italie, a accepté de s’exprimer pour la première fois sur cet épisode toujours aussi douloureux pour elle et sa famille. Après une première plainte classée sans suite, elle s’est constituée partie civile en novembre dernier. Elle a déposé plainte pour « non-assistance à personne en danger ».

Pour vous, il n’aurait jamais dû se passer ce qu’il s’est passé…

Effectivement. Ce terrible drame aurait pu être évité. Deux ans après sa mort, il y a encore des zones d’ombre autour de ce malheureux drame.

C’est-à-dire ?

Mon frère n’était pas quelqu’un de fragile. Il est arrivé en France en 2017 après un long voyage à pied mais aussi en bateau. Il a passé de nombreuses nuits dehors, a eu des journées sans manger, etc., mais il a tout surmonté. Il était valeureux : quand il voulait quelque chose, il se battait pour y arriver. Il était plein de vie.

En prison, il faisait du sport, prenait soin de lui. Je ne comprends toujours pas pourquoi il se serait suicidé surtout qu’il me parlait de ses projets qu’il avait à sa sortie de prison. A Fleury-Mérogis, il travaillait en tant qu’auxiliaire, il apprenait le français. D’ailleurs, à l’annonce de sa mort, beaucoup de prisonniers avec qui j’ai pu m’entretenir ont été surpris qu’il se soit suicidé.

Pour vous donc, il ne se serait pas suicidé ?

Je ne peux pas affirmer qu’il ne se soit pas donné la mort. Ce que je dis c’est que si mon frère s’est suicidé, c’est qu’il a été sans doute poussé à bout. Je l’avais souvent au téléphone et il me racontait les humiliations qu’il subissait au quotidien de la part des surveillants.

Un jour, il avait dû nettoyer une cellule remplie d’excréments et une surveillante était arrivée en vidant devant lui des sacs de poubelles.

Plusieurs fois, il a trouvé son Coran par terre. Un surveillant lui a dit un jour : « Regarde où ton Dieu t’a emmené… ». Les propos racistes à son encontre étaient légions. Ils ont également déjà insulté notre mère, lui qui était si proche d’elle. Il aurait tout fait pour notre maman.

Vous parlez également de dysfonctionnements le jour de sa mort ?

Oui. Le matin, mon frère a vu son éducatrice. Il est sorti en colère de cet entretien parce qu’elle ne pouvait pas lui donner une date de sortie. L’éducatrice a signalé ce qu’il s’était passé à la direction.

Ce jour-là, Abdeljalil a refusé pour la première fois de sortir de sa cellule pour la balade. Ce qui aurait dû inquiéter la direction qui aurait dû envoyer quelqu’un pour voir si tout allait bien.

Le soir, un surveillant, faisant sa ronde, s’est rendu compte qu’Abdeljalil ne répondait pas à ses appels. Comme il n’avait pas la clef de la cellule sur lui, il a dû appeler quelqu’un d’autre. Le temps qu’ils reviennent, mon frère était déjà dans un état critique. Ils ont essayé de le ranimer mais il est mort avant son arrivée à l’hôpital.

Vous avez déposé plainte en novembre dernier pour « non-assistance à personne en danger ». Qu’espérez-vous ?

J’aimerais juste que toute la lumière soit faite sur ce terrible drame et qu’une nouvelle enquête soit menée pour lever les zones d’ombre. Nous n’arrivons toujours pas à surmonter ce deuil. Je suis sûre qu’il y a des témoins en prison qui savent quelque chose.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.