Médecins du monde à Gaza : “On assume des morts à petit feu”

 Médecins du monde à Gaza : “On assume des morts à petit feu”

crédit photo de Thomas SAMSON / AFP

Le président de Médecins du monde, Jean-François Corty, dénonce le bannissement des ONG à Gaza et alerte sur une crise humanitaire qui s’aggrave, entre entraves à l’aide humanitaire et tensions politiques internationales.

Magazine 210, Mars 2026

Propos recueillis par Damien Lefauconnier

Alors que 22 organisations humanitaires ont déjà été bannies depuis le 7-Octobre, Médecins du monde fait partie des 37 ONG interdites à Gaza, victimes d’un bannissement des ONG qui fragilise l’aide humanitaire à Gaza, dans un contexte de crise humanitaire à partir du mois de mars. Les autorités israéliennes affirment que les identités de vos collaborateurs n’ont pas été dévoilées, ce qu’elles réclament. Avez-vous des contacts avec l’exécutif israélien ?

Jean-François Corty : Nous avons reçu un courrier des autorités israéliennes indiquant que nous allions être expulsés. Cela parce que nous ne leur fournissions pas la liste de notre personnel. Or nous n’avons pas à transmettre les noms des membres de nos équipes à une force occupante. Cela ne correspond pas au cadre du droit international. Plus de 400 humanitaires ont été tués, dont un médecin de Médecins sans frontières, Maysara Rayyes, le 5 novembre 2023. Des milliers de soignants ont aussi été emprisonnés, torturés ou tués. Nous sommes donc en droit d’avoir des doutes sur la sécurité de nos personnels dans ce contexte.

De plus, nous savons que ce n’est qu’un prétexte pour, de toute façon, nous expulser. Dans tous les cas, les autorités auraient trouvé d’autres éléments pour le faire. Par exemple, elles avancent des éléments supplémentaires selon lesquels des personnels de Médecins sans frontières seraient membres du Hamas.

L’enjeu est une dynamique de “silenciation”. Dans un contexte où aucun journaliste international n’est autorisé à entrer, l’État israélien expulse les ONG. Celles-ci mènent des actions de terrain, mais dénoncent aussi le non-respect du droit international et les entraves à l’aide humanitaire à Gaza. Elles alertent enfin sur une dynamique d’anéantissement à l’œuvre depuis trois ans.

Dans le même temps, Israël laisse entrer des organisations, pour la plupart alignées sur le discours néocolonial de Donald Trump. Avec, en bout de chaîne, son projet de “riviera”. L’idée est d’aboutir à une situation où les Palestiniens qui voudront rester ne pourront plus défendre une cause territoriale, politique ou autre. Ils seront dépolitisés, ils deviendront les travailleurs qui iront bosser dans les hôtels de la “riviera” de Trump et compagnie, mais qui se tairont. Les autres partiront ou mourront. C’est une logique coloniale absolue où l’ultralibéralisme a pris le dessus.

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Médecins du Monde à Gaza : archives de médecins sur place
crédit photo Omar AL-QATTAA / AFP

Quelles sont les conséquences du bannissement de ces 37 organisations humanitaires supplémentaires ?

Jean-François Corty : Dans cette crise humanitaire à Gaza, un million de Palestiniens sont dans l’insécurité nutritionnelle. Des centaines de milliers de personnes vivent sous des bâches en plastique. Les projections avertissent que 100 000 enfants seront malnutris en avril. Avec les 36 autres organisations concernées, nous assurons encore 40 % de ce qu’il reste du système de santé.

Nous sommes encore très actifs : nous disposons de six cliniques, nous effectuons des milliers de consultations de médecine générale par semaine. Nous avons des centres de prise en charge d’enfants malnutris, nous travaillons sur la question du suivi des grossesses et des droits sexuels et reproductifs, ainsi que sur la santé mentale.

Avec notre départ, notamment celui de MSF et d’autres ONG, des centaines de milliers de consultations de médecine générale vont s’arrêter. Des dizaines de milliers de chirurgies seront également interrompues. Cela va accentuer les conditions de vie déplorables à Gaza et cela ne sera pas compensé par les quelques organisations censées y entrer. Donc, on assume aujourd’hui qu’il y ait des morts à petit feu.

Vingt mille personnes sont blessées, malades, et mériteraient d’être évacuées vers des hôpitaux fonctionnels, mais on n’arrive pas à le faire. La France ne prend pas sa part, alors qu’elle pourrait s’investir davantage. Notamment au regard de ce que font l’Italie et d’autres pays.

D’une manière générale, l’univers de l’aide humanitaire est attaqué. Dans le même temps, les conflits ont rarement été aussi nombreux, conjugués avec les effets du réchauffement climatique. Comment faire face à ces défis ?

Jean-François Corty : L’année dernière, Donald Trump a décidé de fermer l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid), entraînant une baisse brutale des financements. Ce mouvement s’inscrit dans une réduction plus large de l’aide publique au développement des pays du Nord, alors même qu’une vingtaine d’entre eux assurent 90 % du financement de l’écosystème humanitaire. Les besoins augmentent. Mais les financements se réduisent comme peau de chagrin. Ces baisses de financement s’inscrivent dans une vision idéologique assumée de dirigeants illibéraux du Nord, comme Donald Trump ou Giorgia Meloni. Elles affectent aussi le monde de la recherche et de la lutte contre le péril climatique en Europe.

La brutalité de la fin de l’Usaid engendre des milliers de morts : des femmes n’ont plus accès à l’assistance à la grossesse, des patients n’ont plus accès à des traitements ou à la prévention du VIH. Les projections de l’agence Onusida évoquent plusieurs millions de contaminations dans les années à venir. En cause : la fermeture brutale de ces aides, qui n’a pas permis d’anticiper des alternatives.

La nouveauté, c’est que des organisations comme les Nations unies ou des ONG comme Médecins du monde et Médecins sans frontières sont aujourd’hui confrontées à des acteurs anti-droits. Ces derniers cherchent à faire basculer nos régimes démocratiques vers des régimes illibéraux.

L’offensive autour de la baisse des financements révèle une crise politique beaucoup plus large. Nous faisons face à des gouvernements, y compris dans nos démocraties, qui remettent en cause le financement du droit à l’avortement, des programmes de soutien aux minorités LGBTQIA+, aux migrants et aux enjeux écologiques.

Ces Etats remettent en question le multilatéralisme, l’ONU, les droits fondamentaux autour de la question des droits des femmes, ils sortent de l’Organisation mondiale de la santé.

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Etes-vous concernés par ces baisses massives de financements ?

Jean-François Corty : Beaucoup d’ONG dépendent à 100 % de bailleurs institutionnels. Du fait de la baisse des financements, elles se trouvent en difficulté, et certaines doivent faire des plans sociaux. Nous ne sommes pas dans cette configuration. Alors que Médecins sans frontières a quasiment 100 % de fonds privés issus de la générosité publique, nous sommes à 50 % de fonds propres et 50 % de fonds institutionnels. Notre budget est de 150 millions d’euros par an et il est tout à fait stable : on tient la barre.

Notre modèle économique tient car, parmi nos bailleurs institutionnels, aucun ne pèse plus de 10 %. Si bien que, quand l’un d’entre eux nous menace d’arrêter ou n’est pas d’accord avec nos prises de parole, cela ne nous perturbe pas trop.

Les régimes populistes attirent beaucoup d’électeurs sur la question des migrants. Y a-t-il, selon vous, un réel phénomène de migration massive ?

Jean-François Corty : Ce sont des fantasmes, il n’y a pas de vague massive.
Même si certaines migrations vont du Sud vers le Nord, la majorité se fait entre les pays du Sud. Il y a beaucoup d’instrumentalisation autour de la question migratoire. Les partis d’extrême droite instrumentalisent les inégalités pour opposer les précaires entre eux. Or la précarité touche de plus en plus de Français : 15 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Ce n’est pas à cause des migrants. C’est le résultat d’une politique ultralibérale qui provoque une casse sociale et dégrade l’accès aux soins des Français précaires.

Nous travaillons dans une trentaine de pays, mais nous sommes aussi opérationnels en France. De plus en plus de Français ont du mal à se soigner, ils retardent leurs soins. Les personnes âgées, les étudiants n’ont pas forcément de mutuelle. Dans le débat public, on attaque la Sécurité sociale. Certains évoquent un recul des dispositifs de longue durée, une hausse des franchises et une augmentation du prix des mutuelles. Le reste à charge que les gens doivent payer est de plus en plus important. Et tout cela est relégué au second plan au profit d’un discours centré sur la migration.

Comment faites-vous vos choix d’interventions à l’international ?

Jean-François Corty : Ce qui nous distingue, c’est que nous sommes avant tout une organisation militante. Sur la base de nos opérations, nous pouvons témoigner de la réalité du terrain. Et dénoncer les insuffisances des politiques publiques ainsi que le non-respect du droit international humanitaire. Nous intervenons dans les zones de guerre, mais nous nous engageons aussi fortement sur les questions de santé environnementale, en France comme à l’international, face aux inégalités sanitaires, sociales et environnementales. On développe des programmes aux Philippines, au Népal, à Kinshasa ou encore en France. Nous travaillons avec des populations exposées à des conditions de vie insalubres, aux pesticides, ou à des risques sanitaires liés à la précarité.

Sur la réduction des risques, nous intervenons aussi dans des pays de l’ex-Union soviétique. Ainsi qu’en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire, auprès des usagers de drogues. En France, nous avons participé à l’ouverture de salles de consommation à moindre risque.

Par ces actions, que défendez-vous ?

Jean-François Corty : Nous défendons une certaine idée de la démocratie sanitaire, un Etat social fort avec des moyens dans tous les services publics.
Nous défendons une certaine idée de l’éthique médicale. Il n’y a pas de bons ou de mauvais malades, et il ne faut pas laisser mourir les sans-papiers.

Ce qui nous inquiète avec l’extrême droite, c’est une possible arrivée au pouvoir. Elle entraînerait une accélération de cette approche ultralibérale, associée à une dimension illibérale. Même si cela est aujourd’hui moins visible, on constate déjà des attaques contre les associations, les journalistes et les libertés individuelles.

Pour aidez la population de Gaza, faites vos dons à Médecins du Monde ici

Chiffres clés

  • 37 ONG interdites à Gaza à partir de mars
  • 40 % du système de santé assuré par ces organisations
  • 1 million de Palestiniens en insécurité nutritionnelle
  • 100 000 enfants menacés de malnutrition
  • 400 humanitaires tués depuis le début du conflit

FAQ

Pourquoi Médecins du monde est interdit à Gaza ?

Les autorités israéliennes exigent la transmission de données sensibles sur les équipes. Médecins du monde Gaza refuse, estimant que cela contrevient au droit international et met en danger ses personnels.

Quelles conséquences pour la population à Gaza ?

Le départ des ONG représente une perte majeure pour le système de santé.
Médecins du monde Gaza participait à une part importante des soins médicaux encore disponibles. Résultat : moins de consultations, moins d’opérations, et une aggravation de la crise sanitaire.

La crise humanitaire à Gaza peut-elle empirer ?

Oui. Selon les projections, la situation pourrait rapidement se dégrader.
Médecins du monde Gaza alerte sur une hausse de la malnutrition, des maladies non traitées et des décès évitables.

L’aide humanitaire à Gaza est-elle encore possible ?

Elle devient de plus en plus limitée. Le bannissement des ONG à Gaza réduit fortement les capacités d’intervention, alors que les besoins explosent.

Pourquoi parle-t-on d’un tournant global de l’humanitaire ?

Au-delà de Gaza, les financements diminuent fortement. Médecins du monde Gaza s’inscrit dans un contexte mondial de recul de l’aide humanitaire et de montée de politiques plus restrictives.