Le couscous n’est jamais seulement un couscous

la cuisine voyage avec les personnes, les familles, les produits et les récits
À travers les recettes familiales, les produits rapportés du pays d’origine ou les plats partagés sur les réseaux sociaux se joue bien plus qu’une simple histoire de goût. Transmission, mémoire, identité, attachement aux territoires : la cuisine raconte des parcours de vie, des migrations et des cultures en mouvement.
Géographe et chercheur spécialisé dans les patrimoines alimentaires, Wadie Othmani répond aux questions du Courrier de l’Atlas sur ce que les recettes, les saveurs et les pratiques culinaires révèlent des sociétés qui les façonnent.
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Derrière un plat partagé en famille ou entre amis, qu’est-ce qui se transmet réellement ?
La cuisine occupe cette place parce qu’elle relève du patrimoine immatériel et se transmet facilement. Les recettes ne sont pas de simples assemblages d’ingrédients : elles portent des savoir-faire, des héritages et des histoires façonnés par les échanges entre les territoires et les générations.
Contrairement au patrimoine matériel, la cuisine voyage avec les personnes, les familles, les produits et les récits. Pour les descendants de l’immigration maghrébine en Europe, préparer un couscous, une chakchouka, un lablabi ou une salade méchouia, c’est souvent transmettre des gestes, des goûts et une manière de recevoir. Ces pratiques entretiennent un lien avec une histoire familiale et un territoire d’origine, parfois connu directement, parfois reconstruit par la mémoire et les récits.
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On observe un regain d’intérêt pour les plats traditionnels et la street food. Que révèle cet engouement chez les jeunes générations ?
Oui, mais il ne s’agit pas d’un simple retour nostalgique aux origines. Les jeunes générations réinterprètent cet héritage en l’adaptant à leurs modes de vie et à leurs usages.
Les plats traditionnels et la street food participent ainsi à une recomposition identitaire. La cuisine familiale côtoie désormais les restaurants, les festivals, les food trucks et les réseaux sociaux. Les recettes héritées sont mises en scène, partagées et réinventées. La street food devient alors un espace de sociabilité, d’expression culturelle et d’ancrage territorial.
Couscous, harissa, msemen… La gastronomie maghrébine est aujourd’hui très visible en Europe. Cette popularité favorise-t-elle une meilleure reconnaissance culturelle ?
Les deux phénomènes coexistent. Oui, la visibilité croissante de la gastronomie maghrébine peut favoriser une meilleure reconnaissance culturelle, à condition de ne pas réduire cet héritage à une catégorie uniforme. Derrière l’étiquette de « cuisine maghrébine » se cachent des histoires, des terroirs et des savoir-faire très divers.
Cette reconnaissance est positive lorsqu’elle met en valeur les produits, les recettes et les territoires qui leur sont associés. La harissa tunisienne, par exemple, peut devenir un véritable ambassadeur culturel lorsqu’elle est présentée comme le reflet d’un savoir-faire et d’une histoire, et non comme un simple condiment.
Mais il existe aussi un risque. Si la gastronomie devient le seul prisme de lecture des cultures maghrébines, elle peut enfermer ces héritages dans une image folklorique, commerciale ou exotique. La cuisine doit être une porte d’entrée, non une réduction. Elle doit conduire vers l’histoire, les langues, les mémoires migratoires, les rapports familiaux, les savoir-faire, les paysages agricoles, les pratiques urbaines et les circulations méditerranéennes.
La reconnaissance culturelle est réelle lorsque la gastronomie maghrébine est présentée comme un patrimoine vivant, pluriel et ancré dans des territoires. Elle devient problématique lorsqu’elle réduit les Maghrébins à quelques plats ou à une esthétique de l’exotisme. L’enjeu est donc de passer d’une simple consommation de plats à une compréhension des mondes sociaux, familiaux, territoriaux et historiques que ces plats transportent.
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