Youssef Badr : « L’égalité des chances est un mythe »

 Youssef Badr : « L’égalité des chances est un mythe »

Le magistrat et fondateur de La Courte Échelle, Youssef Badr, auteur de Pour une justice aux 1 000 visages (archives personnelles de Youssef Badr).

Youssef Badr, magistrat, ancien porte-parole du ministère de la Justice et fondateur de l’association La Courte Échelle, publie Pour une justice aux 1 000 visages. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, déconstruit le mythe de l’égalité des chances et plaide pour une justice et une école plus inclusives.

En bref

 

  • Youssef Badr est magistrat, ancien porte-parole du ministère de la Justice et fondateur de l’association La Courte Échelle.
  • Dans Pour une justice aux 1 000 visages, il remet en cause le récit méritocratique
  • Il dénonce les inégalités d’accès aux métiers du droit.
  • Il plaide pour une diversité dans la magistrature.
  • Son association accompagne les étudiants éloignés des réseaux professionnels afin de faciliter leur accès aux carrières juridiques.

Pourquoi est-il essentiel que la justice reflète les « mille visages » de la société française, et comment y parvenir ?

Youssef Badr. Il s’agit avant tout d’une question de confiance dans l’institution judiciaire. La justice est rendue au nom du peuple français. Or on constate que seuls peuvent accéder à ces métiers les étudiants ayant un bagage culturel conséquent et des moyens financiers.

Cela ne signifie pas que la justice est mal rendue. Mais il est impératif qu’elle reflète la diversité dans la magistrature et dans notre pays sur le plan social, économique et géographique.

Vous évoquez dans votre livre l’affaire Aboubakar Cissé. Quel regard portez-vous sur le traitement réservé à ce dossier ?

Youssef Badr. Je ne ferai aucun commentaire de fond sur cette affaire, qui fait l’objet d’une information judiciaire. D’autres dossiers récents comme l’affaire Lyhanna ont également relancé les débats autour du fonctionnement de la justice.

Régulièrement, certains avocats à la peau noire me racontent avoir été pris pour des détenus en maison d’arrêt. On peine à y croire. Des avocats médiatiques comme Yassine Bouzrou, avocat franco-marocain ou Mourad Battikh, avocat pénaliste ont eux aussi souvent témoigné des représentations qui entourent les professions judiciaires.

Cette absence de diversité vous a poussé à fonder l’association La Courte Échelle en 2021. Comment permet-elle d’abattre les obstacles ?

Youssef Badr. Nous donnons du réseau aux étudiants qui n’en ont pas en les mettant en lien avec des professionnels du droit.

Nous tentons d’apporter une réponse concrète à ceux qui nous contactent avec une demande bien précise. Par exemple, nous nous assurons que celui qui n’a jamais décroché un seul stage puisse être pris dans la structure recherchée grâce à un partenariat de l’association avec une juridiction ou le service juridique d’une entreprise.

Ou encore en le mettant en relation avec un professionnel qui fera tout ce qu’il peut pour l’épauler dans ses recherches.

De même, nous aidons les étudiants à préparer certains concours ou examens, comme l’entrée à l’École de formation du barreau pour devenir avocat, le concours de greffier ou celui offrant l’accès à la magistrature.

Nous avons ainsi permis à plusieurs étudiants qui n’avaient aucune ressource d’intégrer ces écoles.

Au terme de bientôt quatre ans d’activité, quel bilan tirez-vous ?

Youssef Badr. Nous avons été sollicités par plus de 11 000 étudiants et nous avons pu aider la majorité d’entre eux.

Le travail à accomplir reste colossal, car tout ne peut malheureusement pas reposer sur la société civile.

Nous sommes aujourd’hui une dizaine de membres au sein de l’association La Courte Échelle. Nous agissons bénévolement, mais jusqu’à quand les bonnes volontés pourront-elles le faire ?

Vous avez su vaincre le sentiment d’illégitimité et l’autocensure. Comment naît le syndrome de l’imposteur et comment lutter contre ?

Youssef Badr. Chez les étudiants que l’association accompagne, ces phénomènes se manifestent de trois façons.

D’abord, par un imaginaire qui conduit à penser que la mission est impossible et que certaines voies sont réservées à d’autres.

En cela, l’ouverture qu’offrent les stages est capitale. Elle permet de déconstruire les préjugés et de faire tomber beaucoup de barrières.

Ensuite, par un manque d’exemples dans l’entourage proche, auxquels les étudiants pourraient s’identifier. Si aucun proche n’est passé par là avant vous, c’est compliqué d’envisager une profession ou une voie. Personne ne peut vous prodiguer de précieux conseils.

Enfin, le poids des mots est considérable. Lorsque vous entendez régulièrement que ces carrières ne sont pas faites pour vous, vous l’acceptez tout simplement.

Une note positive néanmoins : je constate que le travail de La Courte Échelle commence à porter ses fruits. J’entends de plus en plus d’étudiants dire qu’ils souhaitent envisager la magistrature ou le concours de l’Institut national du service public. Et surtout, qu’ils sont déterminés.

C’est une première étape. Même en cas d’échec à la première tentative, le fait qu’ils se l’autorisent est déjà un pas très important.

Élèves magistrats de l'École nationale de la magistrature (ENM) lors de leur prestation de serment à Bordeaux en février 2024.
Des élèves de l’École nationale de la magistrature (ENM) lors de leur prestation de serment à Bordeaux, le 9 février 2024. © Ludovic Marin / Pool / AFP

Au-delà des actions associatives, quelles transformations structurelles s’imposent pour une égalité des chances effective ?

Youssef Badr. Si l’on prend l’exemple de l’université et des études de droit uniquement, nous ne pouvons qu’être interpellés par les disparités majeures entre les étudiants.

Le coût des livres à acquérir au début de chaque année constitue un fardeau. On me rétorque qu’il existe des manuels en ligne ou des bibliothèques universitaires. Mais l’importance d’avoir un manuel à soi, que l’on peut surligner, annoter et consulter régulièrement, est capitale.

Ensuite, il y a la distance entre le lieu d’études et d’habitation. Tous ne sont pas logés à la même enseigne.

Pour celui qui réside à côté de la faculté ou celle qui met plus d’une heure trente matin et soir pour rentrer chez elle, les journées ne sont pas les mêmes.

Sans parler des étudiants boursiers ou de ceux qui doivent financer leurs études en travaillant à côté.

Sur ces aspects-là déjà, il y aurait beaucoup à faire pour gommer certaines inégalités de départ.

Nous devrions encourager davantage ces étudiants et mettre en œuvre un véritable accompagnement. Au lieu de les laisser se débrouiller.

Sur le fond des études, nous pourrions mettre en place des encadrements dès la première année en fonction des projets professionnels. Nous pourrions aussi aider les étudiants à acquérir rapidement la méthodologie nécessaire aux concours et examens.

Vous dénoncez une école devenue une « gare de triage ». Quelles actions devrait prendre l’Éducation nationale pour briser le cycle de la reproduction sociale ?

Youssef Badr. Ce sujet dépasse le cadre du seul ministère. C’est aussi pour cela qu’il est complexe à envisager sans réelle volonté politique.

L’orientation, et donc l’avenir d’un enfant, se joue à la fois à l’école, dans la ville et à son domicile.

Comment concevoir sérieusement de le voir exceller à l’école si on n’adapte pas le logement où il doit étudier ? Quelles activités pratique-t-il ? Quel horizon peut lui ouvrir son entourage ?

On continue à estimer qu’un enfant de milieu modeste, voire pauvre, doit directement rejoindre le marché du travail ou s’orienter vers un métier manuel. Mais c’est la solution de facilité.

Il faut arrêter de considérer comme normal qu’arriver à la faculté soit déjà un exploit pour certains.

Si l’on ne déploie pas les ressources nécessaires afin de permettre à tous les enfants qui le souhaitent d’aller plus loin, nous nous condamnons à reproduire indéfiniment les mêmes schémas.

Quand vous parlez de réforme globale, quelles seraient selon vous les premières mesures à mettre en œuvre ?

Youssef Badr : Cette question de l’égalité des chances constitue un enjeu interministériel. Elle ne pourra évoluer sans une volonté affirmée et une réforme globale du système.

Enfin, il est essentiel que l’école sache éveiller l’imaginaire et les aspirations des enfants. Il convient de leur répéter que leur avenir s’y joue.

Certains me confient vouloir « mettre leurs parents à l’abri, les rendre fiers ». Le jour où nous parviendrons à leur faire comprendre que, même si le chemin est long et le système injuste, la seule voie qui pourra leur assurer un avenir durable est celle de l’école, dans laquelle il faut persévérer, alors nous aurons commencé à marcher dans la bonne direction.

Youssef Badr, Pour une justice aux 1000 visages, editions de l’Aube, 17 euros

Interview réalisée pour le numéro d’octobre 2025, modifiée en juin 2026

Le Livre de Youssef Badr : Pour une justice aux 1000 visages, éditions de l'Aube
Pour une justice aux 1000 visages, Youssef Badr, éditions de l’Aube

Vos questions sur Youssef Badr

Qui est Youssef Badr ?

Youssef Badr est magistrat, ancien porte-parole du ministère de la Justice et fondateur de l’association La Courte Échelle. Il est également l’auteur de Pour une justice aux 1 000 visages.

Qu’est-ce que La Courte Échelle ?

La Courte Échelle est une association fondée par Youssef Badr pour accompagner les étudiants souhaitant accéder aux métiers du droit, notamment grâce au mentorat, aux stages et à la mise en réseau.

Pourquoi la diversité dans la magistrature est-elle importante ?

Youssef Badr estime qu’une justice plus représentative de la société française renforcerait la confiance des citoyens dans l’institution judiciaire.

Que propose Youssef Badr pour réduire les inégalités ?

Le magistrat plaide pour un meilleur accompagnement des étudiants, davantage de moyens pour l’enseignement supérieur et une réforme plus globale de l’égalité des chances.

 

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Fadwa Miadi