Tribune | Tunisie. Déficit de civisme ou effritement du lien social ?

Des déchets jonchent une rue de Sfax, en Tunisie. © HOUSSEM ZOUARI / AFP / 2022
L’incivisme n’est plus un cas isolé, il prend des proportions si dramatiques que cela conduit au reniement du contrat social et à l’acceptation passive de l’immoralisme.
En bref
- Le civisme connaît un déclin en Tunisie depuis une quinzaine d’années.
- Les comportements sur les routes illustrent cette dégradation du respect des règles.
- Les dépôts sauvages de déchets témoignent également du relâchement du civisme.
- La réprobation morale de la contrebande recule chez les Tunisiens.
- Pour Hatem M’rad, la reconstruction du civisme passe par la restauration du lien social et de la confiance.
Il y a une sorte de non-dit dans le délitement d’un pays, quelque chose qui fait rarement la une des médias, mais qui, additionné jour après jour, finit par ressortir une tendance aussi dangereuse que celle d’une crise économique ou d’une crise politique. Il s’agit du civisme dont le déclin incessant date d’une quinzaine d’années environ.
On a beaucoup disserté sur l’épuisement démocratique, sur le désenchantement institutionnel, sur la panne de la transition. On a moins parlé de ce délitement du civisme et de ce relâchement du lien fondamental qui unit un citoyen à l’espace commun, aux règles communes ou à la courtoisie, et qui l’unit tout simplement à ses semblables ou à ses concitoyens.
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Routes de la mort
Prenons le cas des routes, puisqu’elles sont le théâtre le plus visible de ce naufrage ordinaire. On le sait, presque plus personne ne respecte le code de la route. Passer au feu rouge, au feu vert ou au feu orange est la même chose, au péril de la vie des autres.
Le phénomène s’est aggravé ces dernières années. L’Observatoire national de la sécurité routière a beau enregistrer une baisse continue du nombre d’accidents ces dernières années, le nombre de morts, lui, ne cesse d’augmenter : 1116 tués en 2024, 1186 en 2025. Une tendance qui s’aggrave encore en 2026, avec près de trois décès par jour en moyenne.
La conduite est en effet devenue plus rapide, plus inattentive, plus indifférente au danger que l’on fait courir à autrui (et à soi-même). Un accident isolé est un fait divers. Une accumulation d’accidents, une catastrophe, qui s’installe dans la durée, malgré les campagnes (intermittentes) de sensibilisation et le durcissement affiché du code de la route, est un symptôme social.
Les jeunes de 19 à 29 ans accaparent à eux seuls près de la moitié des accidents recensés. Bien sûr, on ne parle pas d’une fatalité relative à la génération d’aujourd’hui. C’est plutôt l’indice d’une transmission et d’une communication défaillante. Comment mettre en œuvre des règles qui assurent la cohésion d’une société, sans qu’il soit nécessaire de mettre un policier à chaque coin de rue ?
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Rues, jardins et terrains vagues abîmés
Le même laisser-aller se retrouve dans nos rues et nos terrains vagues. À Tunis, la municipalité a dû au printemps 2026 hausser publiquement le ton contre la multiplication des dépôts sauvages d’ordures ménagères et de gravats sur les terrains non bâtis de la capitale, transformés en spectacles anti-environnementaux grandioses.
Quelques semaines plus tôt, des riverains du Kram ont déversé leurs poubelles sur la voie ferrée de la banlieue nord, obligeant la société de transport à dénoncer publiquement des comportements irresponsables et dangereux pour la sécurité des trains.
Ainsi, l’espace public, ce bien commun, qui n’appartient à personne parce qu’il appartient à tous, est traité comme une décharge de remplacement. On y jette ce qu’on ne veut plus mettre chez soi, sans tenir compte des conséquences fâcheuses sur les voisins, la ville ou le pays. Les jardins, les bancs publics et les parcs, à peine construits, deviennent aussitôt des dépotoirs de glibettes (graines de tournesol). Comme si les loisirs des populations riment avec la saleté.
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Absence de réprobation morale
Tout cela sans qu’il y ait la moindre réprobation morale. La transgression est tolérée sans gêne. Une étude de l’Afrobaromètre (réseau de recherche panafricain indépendant) montre que la réprobation morale de la contrebande recule d’année en année chez les Tunisiens.
En 2020, 46% des sondés jugeaient répréhensible et punissable le simple fait d’acheter en connaissance de cause des marchandises de contrebande. Ils ne sont plus que 38% aujourd’hui. La proportion de ceux qui condamnent l’idée même de travailler dans ce secteur est passée de 64% à 49% sur la même période. Les pertes fiscales liées à la contrebande sont évaluées, par les sources officielles elles-mêmes, à 1,2 milliard de dinars. Un manque à gagner privant l’État précisément des moyens d’investir dans des activités légitimes et conformes à la loi.
Sans oublier les plages en été, qui reproduisent les mêmes pratiques que sur les terrains vagues et les routes, comme les sacs et bouteilles en plastique, mégots et déchets abandonnés sur le sable même, à quelques mètres des poubelles municipales prévues à cet effet.
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Désagrégation du lien social
Tous ces exemples ressortent d’un même diagnostic. Le civisme n’est pas un caprice ou une marque de politesse que l’on écarte parce qu’on est supposé en état de crise, en attendant les jours meilleurs. C’est le tissu reliant une société, permettant aux citoyens qui ne se connaissent pas de continuer à vivre ensemble, sans que leurs rapports soient arbitrés par la contrainte de l’autorité.
Or ce tissu s’use justement quand la confiance dans les institutions s’effondre, quand l’État apparaît tantôt absent, tantôt arbitraire, quand la règle semble profiter à certains, même si elle pèse sur les autres. Ceux qui commettent toutes ces incivilités, et ils sont légion, sont, chacun à leur manière, les symptômes d’un contrat social qui s’est rompu. Plus rien ne relie les citoyens entre eux, même pas, au-delà du civisme, les règles de courtoisie. Ni dans le monde urbain, ni dans le monde rural.
Reconstruire le civisme ne se fera alors ni par décret ni par un slogan. Cela suppose que l’État redevienne un partenaire crédible plutôt qu’un obstacle ou une fiction, que la sanction retrouve sa prévisibilité et sa certitude, et que chaque Tunisien retrouve, dans ses conduites quotidiennes, la conviction que son geste a un effet réel sur la vie des autres.
C’est un travail de longue haleine, à caractère éducatif, plus difficile encore à envisager qu’une réforme constitutionnelle, parce qu’il se rapporte non aux textes, mais aux gestes de tous les jours.
Aucun État, aucune institution, aucune société ne peut tenir longtemps dans un pays où l’on ne se sent plus responsable les uns des autres, où l’on vit chacun pour soi… et où on y développe pourtant une soi-disant « culture de la fraternité » (arabo-musulmane).
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Vos questions sur le déficit de civisme en Tunisie
Qu’entend-on par « déficit de civisme » ?
Le terme désigne la perte progressive du respect des règles communes, de la courtoisie et du sens du bien public. Ce phénomène traduit un affaiblissement du lien social et du contrat civique entre citoyens.
Pourquoi le civisme est-il en déclin ?
Selon Hatem M’rad, ce déclin s’explique par la perte de confiance dans les institutions, l’absence de sanction prévisible et la banalisation des comportements inciviques dans la vie quotidienne.
Quels sont les signes visibles de ce manque de civisme ?
Les routes dangereuses, les dépôts sauvages d’ordures, la dégradation des espaces publics et la tolérance croissante envers la contrebande illustrent ce relâchement collectif.
Quel rôle joue l’État dans cette situation ?
L’auteur estime que l’État doit redevenir un partenaire crédible, capable de restaurer la confiance et d’assurer la cohésion sociale par l’éducation, la sanction et l’exemplarité.
Comment reconstruire le civisme ?
La reconstruction passe par un travail de longue haleine, à caractère éducatif : réapprendre la responsabilité individuelle, la solidarité et la conscience de l’impact de chaque geste sur autrui.
